Sélection : poèmes à la une

Si tout n’était

si tout n’était
que brouillards enchevêtrés
que papiers d’ombres
si tout n’était
que danses des solitudes
que définitives complexités
si tout n’était
que bouleversements inquiets
que pénombres étouffantes
si tout n’était
que
n’était
si

Didier Venturini, Entrelacs, Copyright © tim buctu éditions 2015

Sélection : poèmes à la une

Ultime faïence

Petit oiseau blessé
sorti de la cage
les persiennes se ferment
ton regard est parti
la bougie est éteinte

Les jeunes remplacent les vieux
dans la ronde de la vie

Je lève mon verre de vin
abreuvée
je chante
la résilience humaine
d’un cri étouffé
je modèle avec mon cœur
un adieu
de larmes et de cendres mélangées

Sybille Rembard, Juillet 2016

Sélection : poèmes à la une

Rêverie

Quand le paysan sème, et qu’il creuse la terre,
Il ne voit que son grain, ses bœufs et son sillon.
— La nature en silence accomplit le mystère, —
Couché sur sa charrue, il attend sa moisson.

Quand sa femme, en rentrant le soir à sa chaumière,
Lui dit « Je suis enceinte, » — il attend son enfant.
Quand il voit que la mort va saisir son vieux père,
Il s’assoit sur le pied de la couche, et l’attend.

Que savons-nous de plus ?… et la sagesse humaine,
Qu’a-t-elle découvert de plus dans son domaine ?
Sur ce large univers elle a, dit-on, marché ;
Et voilà cinq mille ans qu’elle a toujours cherché !

Alfred de Musset, Oeuvres posthumes, 1888

Sélection : poèmes à la une

Comme toujours dans la vraie vie

Certains soirs,
en poésie,
il y a des poèmes qui ne parlent plus
fatigués par une trop longue journée de travail
on a envie de leur dire : allez ailleurs raconter vos histoires
de désespoir ou d’amour fou ou de n’importe quoi c’est pareil,
allez ailleurs je suis fatigué.

Certains soirs dans la vie il y a des hommes qui ne parlent plus.

Parfois en poésie,
on n’a plus envie
ni d’amour ni d’espoir
juste de fermer les yeux et dormir.

Arrive alors, en poésie
qu’ouvrant au hasard une page
explosent quatre vers comme un volcan,
un sourd-muet en pleurerait
retrouvant la parole
un désespéré sa joie de vivre.

Il arrive que dans la vie, parfois, des hommes
explosent.

Il est vrai que
toujours, en poésie
rire rêver pleurer :
un seul et même mot.

Comme toujours.
Dans la vraie vie.

Villebramar, 2016

Sélection : poèmes à la une

Eté

La mer
à la robe bruissante de bleu
pose l’émeraude de son regard
sur le carrosse d’or éphémère
qui nous attend
passants lumineux
pour un voyage insouciant
dans la saison
ou la royauté
privilège du mystère
est maintenant une couronne solaire
posée
sur nos vies humbles

Kamal Zerdoumi

Sélection : poèmes à la une

Toi

Toi c’est un mot
Toi c’est une voix
Toi c’est tes yeux et c’est ma joie

Toi c’est si beau
Toi c’est pour moi
Toi c’est bien là et je n’y crois

Toi c’est soleil
Toi c’est printemps
Toi c’est merveille de chaque instant

Toi c’est présent
Toi c’est bonheur
Toi c’est arc-en-ciel dans mon coeur

Toi c’est distant…
Toi c’est changeant…
Toi c’est rêvant et esquivant…

Toi c’est pensant…
Toi c’est taisant…
Toi c’est tristesse qui me prend…

Toi c’est fini.
Fini ? Pourquoi ?
Toi c’est le vide dans mes bras…
Toi c’est mon soleil qui s’en va…
Et moi, je reste, pleurant tout bas.

Esther Granek, Ballades et réflexions à ma façon, 1978

Sélection : poèmes à la une

Fuite

Et Je me suis enfui
Je suis devenu Sphinx
Et mille ans sont passés
au doux son de Syrinx

Et Je me suis enfui
J’ai acosté à Tyr
Et quand le soleil fût
je ressortis ma Lyre

Et je me suis enfui
Et coupait au silex
Je m’enivrai la nuit
des horizons convexes

Et je me suis enfui
Pour ne jamais revoir
l’Aube

Winston Perez, 2013

Sélection : poèmes à la une

Émergence

Les idées se bousculent
se rassemblent
et se fuient
les trajectoires se délient

Dans une grammaire aléatoire
le maillage se détend
les pensées se rattrapent
se libérent d’une mouvance illusoire

Détruire et se régénérer
ailleurs ou ici même
selon un algorithme
d’une latence bien éclairée

Attendre l’évidence,
l’instinct ou l’intuition

Nadia Ben Slima

Sélection : poèmes à la une

Equilibre fuyant

J’avance lentement
Sous un soleil écrasant
Mes pieds, plus lourds à chaque pas,
S’enfoncent inlassablement
Dans le sable liquide.

Et je ne vois que des champs couverts de neige
Que des dimanches matins heureux
Dans mes montagnes fraiches et splendides.

La vielle dame m’avait dit un jour
Que le bonheur est dans le mouvement
Dans la fluidité entre deux étapes, deux états
Et nulle part ailleurs.

Devant moi, toujours, mon enfance
L’air chargé de sel, porté par le vent
Ces milliers d’étincelles dans l’eau
Ces milliers de pensées insaisissables
Et le son des galets brassés par les vagues
Qui me bercera jusqu’à l’infini.

Jules Delavigne, Conclusions, 2008

Sélection : poèmes à la une

Juin

Dans cette vie ou nous ne sommes
Que pour un temps si tôt fini,
L’instinct des oiseaux et des hommes
Sera toujours de faire un nid ;

Et d’un peu de paille ou d’argile
Tous veulent se construire, un jour,
Un humble toit, chaud et fragile,
Pour la famille et pour l’amour.

Par les yeux d’une fille d’Ève
Mon coeur profondément touché
Avait fait aussi ce doux rêve
D’un bonheur étroit et caché.

Rempli de joie et de courage,
A fonder mon nid je songeais ;
Mais un furieux vent d’orage
Vient d’emporter tous mes projets ;

Et sur mon chemin solitaire
Je vois, triste et le front courbé,
Tous mes espoirs brisés à terre
Comme les oeufs d’un nid tombé.

François Coppée, Les mois

Sélection : poèmes à la une

Silence

…Silence d’un mot, d’une larme
D’un frisson en dessous d’une trame

D’une rage enfermée tout au fond
Dans l’obscure, isolé, profond

Silence d’une décennie
De l’effroi qui les a unies

D’âmes lassées de tout
De dictateurs surtout…

Rhita Benjelloun