Sélection : poèmes à la une

Les clandestins

Des hommes pour la plupart
martyrs du hasard
par une nuit sans lune
sur des esquifs de fortune
commencent leur fuite incertaine
organisée par le passeur
alliance d’argent et de haine

On raconte qu’il est une terre
remède à leur malheur
où la satiété est reine
Femme, enfant, père et mère
laissés dans leur contrée lointaine
attendront
que par ces héros
l’abondance advienne

A vous qui faites ripaille
sourds aux damnés de la faim
à vous qui livrez
une inégale bataille
à ceux qui vous tendent la main
accueillez dans vos forteresses
un peu de leur grande détresse

Kamal Zerdoumi

Sélection : poèmes à la une

Mon ami

Il attend sous la pluie
Le droit de faire ce qu’il veut de sa vie
Sa femme lui avait dit
De rentrer
Mais il attend

La gare St Lazare
Il la connait, et pas par hasard
Les pigeons qui la fréquentent
Tout comme lui, font grise mine
Ils font ce qu’ils doivent faire
De leurs jours
Ils regardent, ils attendent

Dans le bar du coin le serveur s’empresse
Et avec un minimum de tendresse
Il lui lance : « bonjour, comment ça va aujourd’hui ? »
Le temps s’arrête un instant, il cherche sa réponse
Et comme hier, il dit
Que tout va bien

Jules Delavigne, 2010

Sélection : poèmes à la une

A ce Printemps perdu

A ce Printemps perdu
où nous nous sommes aimés
au bord de la rivière
un jour du mois de Mai

A ce Printemps perdu
où l’on sent le bonheur
quitter cette espérance
qu’on laisse et ne voit plus

A ce Printemps perdu
et à la renaissance
d’une passion si belle
Vie qui n’existe plus

A ce Printemps perdu
et aux charmants oiseaux
et à ces chants d’idylles
belles, mises à nu

A ce Printemps perdu
Comme un beau violon
aux cordes abimées
Qu’on n’entendra plus jamais

A ce Printemps perdu
et à ces vieilles pierres
un jour au coeur des vignes
qui ne seront plus là

Elodie Santos, 2008

Sélection : poèmes à la une

Vieux Jardins

Qui n’aime ces jardins des humbles dont les haies
Sont de neige au printemps, puis s’empourprent de baies
Que visite le merle à l’arrière-saison ;
Où dort, couvert de mousse, un vieux pan de maison
Qu’une vigne gaîment couronne de sa frise,
Sous la fenêtre étroite et que le temps irise ;
Où des touffes de buis d’âge immémorial
Répandent leur parfum austère et cordial ;
Où la vieillesse rend les groseilliers avares ;
Jardinets mesurant à peine quelques ares,
Mais si pleins de verdeurs et de destructions
Qu’on y suivrait le fil des générations;
Où près du tronc caduc et pourri qu’un ver fouille,
Les cheveux allumés, l’enfant vermeil gazouille ;
Où vers le banc verdi les bons vieillards tremblants
Viennent, sur leur béquille appuyant leurs pas lents
Et gardant la gaîté, – car leur âme presbyte
Voit mieux les beaux lointains que la lumière habite, –
D’un regard déjà lourd de l’éternel sommeil,
Tout doucement sourire à leur dernier soleil ?

Jules Breton, Jeanne Chant VI

Sélection : poèmes à la une

Renoue vent

Je suis le vent
questionne la forêt
la brise sous les feuillages
chemine, souffle continu en quête

Le chant des oiseaux s’y posent
dans un son, léger et reposant

Je suis le vent
psalmodie la merveille des couleurs
herbes, feuilles effleurées jusqu’aux rémiges
indifférentes

L’odeur mousseuse, terreuse épanouie
guéris du temps et de la nuit

Je suis le vent
virevolte, mélange les sens
indomptable dans sa fraîcheur
cernées par les arbres protecteurs
défie les ardeurs, balaie les rumeurs

Finis dans un tourbillon de feuilles mortes
et naîtra de nouveau dans le bleu et or d’un papillon égaré

Nadia Ben Slima

Sélection : poèmes à la une

Cheval Fou

« ¡corazón con siete puñales ! ¡Ya es tarde !
Vete por el camino
de los ayes. »
« cœur avec sept poignards ! Comme il est tard !
Va-t-en sur la route des cris. »
FG Lorca

Sais-tu, Cheval Fou, où nous mènes
là-bas, loin là-bas ?

Je vois trois destriers là-bas
trois destriers noirs, loin là-bas

loin, loin, là- bas.

Je ne veux de ton eau, fontaine
là-bas, loin là-bas

boire de ton eau fontaine.

Tard, trop tard, que de peines
pauvres de vous, loin là-bas

là-bas, loin là-bas.

Trois destriers noirs, là-bas.

Villebramar, 2016

Sélection : poèmes à la une

Silence

…Silence d’un mot, d’une larme
D’un frisson en dessous d’une trame

D’une rage enfermée tout au fond
Dans l’obscure, isolé, profond

Silence d’une décennie
De l’effroi qui les a unies

D’âmes lassées de tout
De dictateurs surtout…

Rhita Benjelloun

Sélection : poèmes à la une

Morceaux choisis

Diop a écrit,
Afrique mon Afrique,
Et il a décrit,
Celle qu’il a aimée.

Moi, je me souscris,
Au continent Afrique,
Qui m’a nourrie,
Et de son sel (et de son eau), j’ai avalé.

Continent nègre,
Négresse du monde,
Ma gratitude est maigre,
Et mon ivresse gronde.

Ma mémoire se souvient, inique,
Tu m’enchantes et je m’écrie,
Afrique mon Afrique,
Diop a écrit.

Nashmia Noormohamed, 1999

Sélection : poèmes à la une

A cet homme…

Des godasses un peu trop grandes
Un chapeau de paille, troué
Il n’en avait que faire :
Sa vie, c’était la terre.
Des mains aussi noires qu’un mineur
Mais tant d’amour dans le cœur
Jamais un mot de travers
Il en voulait, à son père.
Qui était-il ?
Un « Vieux Bonhomme » au regard clair
Un homme qui aimait la terre.
Les années ont passé,
Il a succombé.

« Il n’en avait que faire,
Sa vie, c’était la terre ».

A mon grand-père.

Sandrine Davin