Sélection : poèmes à la une

Pont du Diable

« Alep Est n’existera plus dans quelques mois »
Le représentant des Nations Unies.

Je ne sais pas qui tient les orgues barbares de la nuit,
cette nuit
où les fils de Satan attendent de poser la dernière pierre,
Déjà se pressent les damnés de la Vingt-Cinquième heure.

Billevesées dit l’esprit fort.
Qui peut savoir ?
Le pont du diable, son arche inachevée
Le pont d’Avignon et ses danseurs de volcans
Que les créatures de dieu se comptent !
Déjà se pressent les damnés de la Vingt-Cinquième heure.
Il y a des pleurs et des grincements de dents.

Qui tient les orgues barbares de la nuit, cette nuit ?
Nos chercheurs ont inventé de nouvelles armes
passent dans le ciel des vaisseaux porteurs de mort
les pierres, les pierres même d’Alep en tremblent.
Ce n’est pas de la vingt-cinquième heure qu’il s’agit
mais de la deux-mille ou trois-mille ou dix-millième heure
pour les damnés de la terre.
Oui, nos chercheurs inventent de nouvelles armes.
Grâces leur soient rendues, il n’y a plus un seul pont du diable debout.

Qui tient les orgues barbares de la nuit, cette nuit ?
Il pleut sur Alep des langues de feu
sur les créatures de dieu, les damnés de la terre, les danseurs de volcans du pont
d’Avignon.
Non, il ne reste plus de pierre.
Sur les pierres.

Que chantent, chantent, et résonnent les orgues barbares de la nuit.
Cette nuit.

Villebramar, octobre 2016

Sélection : poèmes à la une

Arbre de nuit

Sous la lune absente
Je converse avec les géants de la nuit,
Ces arbres qui remuent le noir de leur langage mystérieux
Ou bien
Habitent le silence nocturne.

Je devine au loin
Mon capitaine
Habité par le vent
A la proue de son navire couleur de crème
Blanc
Cassé
Fendu par l’écume du trait du jour naissant.

Maëlle Ranoux

Sélection : poèmes à la une

Les soirs orange

En bas, il y a une jolie mésange
Avec un ver en bec ; la voici qui le mange
Dans l’air bleu. Les fantômes blancs sonnent de sons
Lumineux ; la sombre complainte des bassons

Ensoleille les murs, égaye les maisons.
Avec ce son résonne le ban des vendanges ;
La terre est colorée et nos soirs sont orange,
L’astrée tourbillonne au goulot des oraisons.

Ces territoires peints m’emporteront en eux,
La marée des couleurs s’accrochera aux nœuds
Des arbres, des épis, des mains des paysans.

Je contemplerai l’air, et je verrai bien loin.
Au gré du paysage en me dépaysant,
J’irai, et reviendrai poèmes à la main.

Thibault Desbordes

Sélection : poèmes à la une

Eternité

Il tombe dans le noir
Il aimerait atterrir
mais sa terre n’existe plus
Quelques rochers l’accompagnent
dans sa descente interminable
Il veut se réveiller
mais l’heure a déjà sonné
et il n’y a plus personne
et lui aussi, il n’est plus là
Il tombe dans le noir
sans le moindre espoir
Il aimerait se tuer
mais il est déjà mort
Il tombe dans le noir
le vide sous ses pieds
Il voudrait être dans le bain chaud
du ventre de sa mère
mais elle n’existe plus
Elle n’a jamais existé
Il tombe dans le noir
de l’obscurité
sans fin
Eternité

Jules Delavigne, 2016

Sélection : poèmes à la une

Ultime faïence

Petit oiseau blessé
sorti de la cage
les persiennes se ferment
ton regard est parti
la bougie est éteinte

Les jeunes remplacent les vieux
dans la ronde de la vie

Je lève mon verre de vin
abreuvée
je chante
la résilience humaine
d’un cri étouffé
je modèle avec mon cœur
un adieu
de larmes et de cendres mélangées

Sybille Rembard, Juillet 2016

Sélection : poèmes à la une

Si tout n’était

si tout n’était
que brouillards enchevêtrés
que papiers d’ombres
si tout n’était
que danses des solitudes
que définitives complexités
si tout n’était
que bouleversements inquiets
que pénombres étouffantes
si tout n’était
que
n’était
si

Didier Venturini, Entrelacs, Copyright © tim buctu éditions 2015

Sélection : poèmes à la une

Silence

…Silence d’un mot, d’une larme
D’un frisson en dessous d’une trame

D’une rage enfermée tout au fond
Dans l’obscure, isolé, profond

Silence d’une décennie
De l’effroi qui les a unies

D’âmes lassées de tout
De dictateurs surtout…

Rhita Benjelloun

Sélection : poèmes à la une

Expériences

Je marchais seul
par dessus les étoiles
et crachais le feu
que les hommes pleurent encore

Je vivais comme un Etre
démuni d’espérance
et soufflait dans le vide
jusqu’à ne plus souffrir

J’éprouvais tous les maux
comme on aime les autres
et soulevait l’Ordalie
sur un Géant d’Acier

Je dormais sans dormir
dans les limbes d’antan
et voyageait sans vivre
au firmament d’un corps

Je parlais mille langues
inconnues et immondes
et me réveillait nu
au milieu de l’Aurore

J’avais encore espoir
que le temps m’abandonne
et voulais terminer
avec l’infiniment perdu

Winston Perez

Sélection : poèmes à la une

Émergence

Les idées se bousculent
se rassemblent
et se fuient
les trajectoires se délient

Dans une grammaire aléatoire
le maillage se détend
les pensées se rattrapent
se libérent d’une mouvance illusoire

Détruire et se régénérer
ailleurs ou ici même
selon un algorithme
d’une latence bien éclairée

Attendre l’évidence,
l’instinct ou l’intuition

Nadia Ben Slima

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Juin

Dans cette vie ou nous ne sommes
Que pour un temps si tôt fini,
L’instinct des oiseaux et des hommes
Sera toujours de faire un nid ;

Et d’un peu de paille ou d’argile
Tous veulent se construire, un jour,
Un humble toit, chaud et fragile,
Pour la famille et pour l’amour.

Par les yeux d’une fille d’Ève
Mon coeur profondément touché
Avait fait aussi ce doux rêve
D’un bonheur étroit et caché.

Rempli de joie et de courage,
A fonder mon nid je songeais ;
Mais un furieux vent d’orage
Vient d’emporter tous mes projets ;

Et sur mon chemin solitaire
Je vois, triste et le front courbé,
Tous mes espoirs brisés à terre
Comme les oeufs d’un nid tombé.

François Coppée, Les mois

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Mélodie

Comme un couteau dans un fruit
Amène un glissant ravage,
La mélodie au doux bruit
Fend le coeur et le partage
Et tendrement le détruit.
— Et la langueur irisée
Des arpèges, des accords,
Descend, tranchante et rusée,
Dans la faiblesse du corps
Et dans l’âme divisée…

Anna de Noailles, Les Forces éternelles, 1920