Sélectionné parmi les derniers poèmes publiés.

La voix

La neige au loin couvre la terre nue ;
Les bois déserts étendent vers la nue
Leurs grands rameaux qui, noirs et séparés,
D’aucune feuille encor ne sont parés ;
La sève dort et le bourgeon sans force
Est pour longtemps engourdi sous l’écorce ;
L’ouragan souffle en proclamant l’hiver
Qui vient glacer l’horizon découvert.
Mais j’ai frémi sous d’invisibles flammes
Voix du printemps qui remuez les âmes,
Quand tout est froid et mort autour de nous,
Voix du printemps, ô voix, d’où venez-vous ?…

Ondine Valmore

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Liberté

Ceux par qui
le scandale arrive
ceux qui écrivent
ceux qui dessinent
et qu’on assassine
Ceux qui préfèrent
leur plume
à leur enfer
et leur crayon
à leur bâillon
la postérité
de Voltaire
et de Montesquieu
qui n’a
ni cieux ni dieux
pauvres innocents
mes frères de sang
un 7 janvier
votre dernier matin
le rameau d’olivier
est tombé
de vos mains
car n’est-ce pas
être humain que de rire
des ténèbres
au nom
de la liberté de dire ?

Kamal Zerdoumi

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Morceaux choisis

Diop a écrit,
Afrique mon Afrique,
Et il a décrit,
Celle qu’il a aimée.

Moi, je me souscris,
Au continent Afrique,
Qui m’a nourrie,
Et de son sel (et de son eau), j’ai avalé.

Continent nègre,
Négresse du monde,
Ma gratitude est maigre,
Et mon ivresse gronde.

Ma mémoire se souvient, inique,
Tu m’enchantes et je m’écrie,
Afrique mon Afrique,
Diop a écrit.

Nashmia Noormohamed

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A cet homme…

Des godasses un peu trop grandes
Un chapeau de paille, troué
Il n’en avait que faire :
Sa vie, c’était la terre.
Des mains aussi noires qu’un mineur
Mais tant d’amour dans le cœur
Jamais un mot de travers
Il en voulait, à son père.
Qui était-il ?
Un « Vieux Bonhomme » au regard clair
Un homme qui aimait la terre.
Les années ont passé,
Il a succombé.

« Il n’en avait que faire,
Sa vie, c’était la terre ».

A mon grand-père.

Sandrine Davin

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Émergence

Les idées se bousculent
se rassemblent
et se fuient
les trajectoires se délient

Dans une grammaire aléatoire
le maillage se détend
les pensées se rattrapent
se libérent d’une mouvance illusoire

Détruire et se régénérer
ailleurs ou ici même
selon un algorithme
d’une latence bien éclairée

Attendre l’évidence,
l’instinct ou l’intuition

Nadia Ben Slima

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Arrêt sur Images

Civilisation scarifiée
Géographie de l’intolérable
Impression de mort

Notre société sidérée bafouille sa vérité
Nos lèvres tremblantes parlent de dignité

les visages flottent
se noient
se ressemblent

notre monde se partage
quotas de vivants
quotas de morts

les anges gardiens sont en fuite
trébuchent sur la frontière de l’inconcevable

les rossignols ne chantent plus
figés à la bifurcation de la destinée

Sybille Rembard, 2015

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Face-book

A celui en haut, à ceux en bas ainsi qu’à ceux sous nos pieds,
un visage tu prêtes, visage de ce que tu es.
Et puis, tu es étonné que la toile numérique
soit parsemée même de prières.
Depuis toujours, on s’émerveille devant nos propres visages.
Voilà pourquoi tu es attiré à présent par tous ces écrans.
Face-book… Ce livre des visages…
Pour nos sourires, on a inventé de nouveaux cadres photo.
Ces nouveaux visages exposés sur l’écran,
c’est de figurer dans l’album qu’ils sont reconnaissants.
Combien de fois as-tu changé ta photo de profil ?
Là, c’est moi au travail et, là, c’est moi qui cuisine…
Devant cette mode changeante, je me retrouve souriante.
J’attends que le temps habille de vert les statues sur la place,
dans les cultures et sociétés, il ne marque pas de différences.

Son oeil se pose partout, quoi que tu fasses,
impossible de t’abriter sous un mot de passe.
Alors, ne sois pas facile et dévoile-toi seulement au fur et à mesure,
surtout ne casse pas du marbre en petits cailloux tout de suite.
N’avoue pas dans un autoportrait
ce qui avait manqué à ton souvenir.

Eleni Cay, Frémissements d’un papillon en ère numérique, 2015

Titre original : Face-book
Traduit du slovaque par Anna Franova

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Les fleurs reviendront

Le printemps est loin, si loin
Les champs sont roses sombres
Dans le fil d’une pensée morbide fluide
Le vieil homme crache, crapote
Comme un cochon il se fera abattre
Le lampadaire tremble dans la nuit effervescente
Les gens crient que c’est la fin du monde
Puis rient car tout n’est pas encore fini
Les fleurs et les odeurs reviendront
C’est sûr
Et on y sera, ou pas

Jules Delavigne, 2010

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Fuite

Et Je me suis enfui
Je suis devenu Sphinx
Et mille ans sont passés
au doux son de Syrinx

Et Je me suis enfui
J’ai acosté à Tyr
Et quand le soleil fût
je ressortis ma Lyre

Et je me suis enfui
Et coupait au silex
Je m’enivrai la nuit
des horizons convexes

Et je me suis enfui
Pour ne jamais revoir
l’Aube

Winston Perez, 2013

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Face à face

Vu que d’longtemps on se côtoie,
on s’est r’gardés mes rêves et moi.
Z’yeux dans les yeux on s’est r’gardés.
À n’en finir.

Faut l’faire une fois.
Faut l’faire une fois et puis qu’en dire ?
M’en faut-il rire ?
Ou en pleurer ?
Rions. Je ris.
Non : je me marre ! Et je m’esclaffe !
Et je me tords ! Et je piaffe !
Assez, de grâce ! Ou je meurs là !

Z’yeux dans les yeux est s’est r’gardés
mes rêves et moi.
À n’en finir.

Esther Granek, Je cours après mon ombre, 1981

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Silence

…Silence d’un mot, d’une larme
D’un frisson en dessous d’une trame

D’une rage enfermée tout au fond
Dans l’obscure, isolé, profond

Silence d’une décennie
De l’effroi qui les a unies

D’âmes lassées de tout
De dictateurs surtout…

Rhita Benjelloun

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Ma maison

J’aime ce rêve où j’écris mes poèmes
où je respire le temps qui passe
où j’écoute les oiseaux chanter
Ce rêve, c’est ma maison

J’aime cet océan où je navigue seule
où les vagues sont douces
où les poissons sont feu
Cet océan, c’est ma maison

J’aime ce livre ouvert aux autres
où les pages sont écrites à l’encre de lumière
où les mots virevoltent autour de moi
Ce livre, c’est ma maison

Elodie Santos, 2015

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Feuilles volantes

Le ciel se fait lourd quand râlent les pupitres
Annonçant dans la cour un vide insoutenable
Et le cœur enchaîné, sous la coiffe du pitre,
S’entrechoque aux paroles de maîtres de sérénades.

Les rêveries s’élèvent et frôlent l’amertume
Des sombres feuilles folles qui tangent en narguant
Les évadés punis, aux mains griffées de plumes
Dont leur omniprésence n’en fait que des absents.

Quand grincent les miroirs aux couleurs de la nuit,
Annonçant la tempête au fond des encriers,
Une larme de pluie se transforme en l’ennui
D’une vie qui s’achève dès la fin de l’été.

Isaac Lerutan, 2011

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A l’intérieur de mon jardin

Parmi le vert
et la floraison
de toutes les plantes les plus belles
je flâne.
Je délibère ici
Je rêve par là.
L’heure s’arrête
ou plutôt s’étend pleinement,
se déplier et s’amplifier.

Ces tournoiements et ondulations soudaines
de brises d’été,
envoient tous les parfums
dans l’air chaud.
Contempler une feuille
ou le motif sur le mur
créés par des branches les plus près.

Ces têtes-là de fleurs dansantes
exposent délicatement
toute leur gloire.

Quelle simplicité à se perdre.
Et quelle aisance à respirer
doucement.
Et quelle aisance
à avoir des pensées profondes.

Chloe Douglas, 1995