Poetica, des poèmes d’avenir, du présent, du passé...


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Sélection : poèmes à la une

Terminus

Alix Lerman Enriquez
Claude Monet, Le train dans la neige, 1875
Claude Monet, Le train dans la neige, 1875

J’ai pris un train en sens inverse.
La voie était semée de roses
et de ronces blessées.
Les rails recouverts
de charbons bleus métalliques.

Le ciel lourd de promesses
non tenues, de rêves déchus, diffus,
de désillusions tues, de séparations.

Et sous la désolation de ce jour gris,
je regardais, égarée, mon corps
scarifié de silence et de nuit.

Le trajet était long,
sans précise destination,
comme dans un train fantôme
effaré de solitude crue, atone
au parfum déjà suri
de cendre et de suie.
Au terminus, j’ai respiré
un arôme de mort et de pluie.

Alix Lerman Enriquez, 2018

Sélection : poèmes à la une

Enfance

Guillaume Apollinaire

Au jardin des cyprès je filais en rêvant,
Suivant longtemps des yeux les flocons que le vent
Prenait à ma quenouille, ou bien par les allées
Jusqu’au bassin mourant que pleurent les saulaies
Je marchais à pas lents, m’arrêtant aux jasmins,
Me grisant du parfum des lys, tendant les mains
Vers les iris fées gardés par les grenouilles.
Et pour moi les cyprès n’étaient que des quenouilles,
Et mon jardin, un monde où je vivais exprès
Pour y filer un jour les éternels cyprès.

Guillaume Apollinaire

Sélection : poèmes à la une

Racines

Claude Luezior

échoué

aux revers des marées
qui délitent
et dérobent
et ressaquent
mes falaises

écartelé

dans la béance
de gouffres et failles
qui aiguisent leurs vertiges
au nom
d’amnésies frontalières

assoiffé

telle souche
aux rocailles du désert
qui s’effritent
sous la lime insatiable
des sables

nomade

à ces landes
où l’on sarcle infiniment
méandres, crêtes et vallons
où n’émergent que les sonnailles
de troupeaux endormis

j’aurai pour balise
tes racines singulières
sèves et labours
dans l’humus
de tes énigmes

Claude Luezior

Sélection : poèmes à la une

Qui suis-je ?

Antonin Artaud

Qui suis-je ?
D’où je viens ?
Je suis Antonin Artaud
et que je le dise
comme je sais le dire
immédiatement
vous verrez mon corps actuel
voler en éclats
et se ramasser
sous dix mille aspects
notoires
un corps neuf
où vous ne pourrez
plus jamais
m’oublier.

Antonin Artaud

Sélection : poèmes à la une

Lettre d’un soldat

Sandrine Davin

Sur un sol nauséabond
Je t’écris ces quelques mots
Je vais bien, ne t’en fais pas
Il me tarde, le repos.
Le soleil toujours se lève
Mais jamais je ne le vois
Le noir habite mes rêves
Mais je vais bien, ne t’en fais pas…

Les étoiles ne brillent plus
Elles ont filé au coin d’une rue,
Le vent qui était mon ami
Aujourd’hui, je le maudis.

Mais je vais bien, ne t’en fais pas…

Le sang coule sur ma joue
Une larme de nous
Il fait si froid sur ce sol
Je suis seul, je décolle.

Mais je vais bien, ne t’en fais pas…

Mes paupières se font lourdes
Le marchand de sable va passer
Et mes oreilles sont sourdes
Je tire un trait sur le passé.

Mais je vais bien, ne t’en fais pas…

Sur un sol nauséabond
J’ai écrit ces quelques mots
Je sais qu’ils te parviendront
Pour t’annoncer mon repos.

Je suis bien, ne t’en fais pas …

Sandrine Davin

Sélection : poèmes à la une

Beau soir d’hiver

Jules Breton

La neige – le pays en est tout recouvert –
Déroule, mer sans fin, sa nappe froide et vierge,
Et, du fond des remous, à l’horizon désert,
Par des vibrations d’azur tendre et d’or vert,
Dans l’éblouissement, la pleine lune émerge.

A l’Occident s’endort le radieux soleil,
Dans l’espace allumant les derniers feux qu’il darde
A travers les vapeurs de son divin sommeil,
Et la lune tressaille à son baiser vermeil
Et, la face rougie et ronde, le regarde.

Et la neige scintille, et sa blancheur de lis
Se teinte sous le flux enflammé qui l’arrose.
L’ombre de ses replis a des pâleurs d’iris,
Et, comme si neigeaient tous les avrils fleuris,
Sourit la plaine immense ineffablement rose.

Jules Breton
Les champs et la mer, 1883

Sélection : poèmes à la une

Au revoir

Cécile Carrara

Puisqu’il n’y aura pas de lendemain commun
le ciel qui nous berce ne semblant pas le même
puisque le temps qui coule érode nos chemins
avec peu d’égards pour les graines que l’on sème.

Puisque j’aurais aimé replonger dans tes yeux
te parler de mon coeur, écouter tes tirades
dormir tout contre toi, se balader à deux
et voir le monde ensemble pour le rendre moins fade.

Puisque si tu voulais pleinement me revoir
tu saurais proposer une clé à ce puzzle
faire jour là où tu vois encore trop noir
et décider d’aller plus loin que sur le seuil.

Puisqu’à toi je me suis peu à peu dévoilée
puisque j’ai confronté tes troubles réticences
je raye en moi l’envie sourde de te retrouver
car je me dois de faire preuve de clairvoyance.

Cécile Carrara

Sélection : poèmes à la une

Il fait froid

Victor Hugo

L’hiver blanchit le dur chemin
Tes jours aux méchants sont en proie.
La bise mord ta douce main ;
La haine souffle sur ta joie.

La neige emplit le noir sillon.
La lumière est diminuée…
Ferme ta porte à l’aquilon !
Ferme ta vitre à la nuée !

Et puis laisse ton coeur ouvert !
Le coeur, c’est la sainte fenêtre.
Le soleil de brume est couvert ;
Mais Dieu va rayonner peut-être !

Doute du bonheur, fruit mortel ;
Doute de l’homme plein d’envie ;
Doute du prêtre et de l’autel ;
Mais crois à l’amour, ô ma vie !

Crois à l’amour, toujours entier,
Toujours brillant sous tous les voiles !
A l’amour, tison du foyer !
A l’amour, rayon des étoiles !

Aime, et ne désespère pas.
Dans ton âme, où parfois je passe,
Où mes vers chuchotent tout bas,
Laisse chaque chose à sa place.

La fidélité sans ennui,
La paix des vertus élevées,
Et l’indulgence pour autrui,
Eponge des fautes lavées.

Dans ta pensée où tout est beau,
Que rien ne tombe ou ne recule.
Fais de ton amour ton flambeau.
On s’éclaire de ce qui brûle.

A ces démons d’inimitié
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse leur en pitié
Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.

La haine, c’est l’hiver du coeur.
Plains-les ! mais garde ton courage.
Garde ton sourire vainqueur ;
Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !

Garde ton amour éternel.
L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme ?
Dieu ne retire rien du ciel ;
Ne retire rien de ton âme !

Victor Hugo