Sélection : poèmes à la une

Montagne aride

Rêverie enneigée par le rythme du soleil
cime solitaire transperçant les étoiles

Au sommet
la peau frémit
les jambes vacillent
l’âme décrit un cercle enrubanné

Le randonneur puise sa puissance dans l’impuissance
les dernières neiges capturent les regards
Il a envie de prier les dieux de la Victoire

Il s’éveille

l’eau coule comme lave transparente
le glacier fond
la chaleur pirate son cœur asséché
la glace n’est plus

une larme ruisselle au creux de la montagne
assoiffée à jamais

Sybille Rembard, 2017

Sélection : poèmes à la une

Les soirs orange

En bas, il y a une jolie mésange
Avec un ver en bec ; la voici qui le mange
Dans l’air bleu. Les fantômes blancs sonnent de sons
Lumineux ; la sombre complainte des bassons

Ensoleille les murs, égaye les maisons.
Avec ce son résonne le ban des vendanges ;
La terre est colorée et nos soirs sont orange,
L’astrée tourbillonne au goulot des oraisons.

Ces territoires peints m’emporteront en eux,
La marée des couleurs s’accrochera aux nœuds
Des arbres, des épis, des mains des paysans.

Je contemplerai l’air, et je verrai bien loin.
Au gré du paysage en me dépaysant,
J’irai, et reviendrai poèmes à la main.

Thibault Desbordes

Sélection : poèmes à la une

Automne

Vois ce fruit, chaque jour plus tiède et plus vermeil,
Se gonfler doucement aux regards du soleil !
Sa sève, à chaque instant plus riche et plus féconde,
L’emplit, on le dirait, de volupté profonde.

Sous les feux d’un soleil invisible et puissant,
Notre coeur est semblable à ce fruit mûrissant.
De sucs plus abondants chaque jour il enivre,
Et, maintenant mûri, il est heureux de vivre.

L’automne vient : le fruit se vide et va tomber,
Mais sa gaine est vivante et demande à germer.
L’âge arrive, le coeur se referme en silence,
Mais, pour l’été promis, il garde sa semence.

Ondine Valmore

Sélection : poèmes à la une

L’automne

De boue le chemin est devenu.
Les arbres encore vivement vêtus.
La pluie récente parfume l’air.
Un million de feuilles se couchent par terre.

A la descente de la brume,
le bois secret s’allume.
L’enchantement est divin,
le temps n’a plus de fin.

Errer dans le bois,
voler du passé,
ramasser du thym
gentiment faire du thé.

Rarement le silence reste
dans ce ruisseau fascinant.
Caresser tout le savoir
dans les bras de maintenant.

Chloe Douglas, 1991

Sélection : poèmes à la une

Les enfants à venir…

Dites-moi, professeurs et maîtres de savoir,
Patentés et laïcs, jongleurs fous de programmes,
Etes-vous ignorants du complot qui se trame
Contre l’humanité de l’homme et son pouvoir ?

Quelles valeurs et qualités font notre gloire ?
Les paravents du siècle ont jaspé nos neurones
Mais le coeur se grisaille : en ces cités atones
Se crache une douleur sans espoir ni mémoire,

Violente et creusant nos puits d’intolérance.
Dites bien aux enfants le lieu de leur naissance :
La Terre… Ils sauront tôt – n’en déplaise aux pillards –

Qu’un si rare berceau peut devenir tombeau ;
Les enfants à venir seront privés d’oiseaux
Si l’on n’arrête pas cette ignoble fanfare…

Patrice Cosnuau

Sélection : poèmes à la une

Les fleurs reviendront

Le printemps est loin, si loin
Les champs sont roses sombres
Dans le fil d’une pensée morbide fluide
Le vieil homme crache, crapote
Comme un cochon il se fera abattre
Le lampadaire tremble dans la nuit effervescente
Les gens crient que c’est la fin du monde
Puis rient car tout n’est pas encore fini
Les fleurs et les odeurs reviendront
C’est sûr
Et on y sera, ou pas

Jules Delavigne, 2010

Sélection : poèmes à la une

Feuilles volantes

Le ciel se fait lourd quand râlent les pupitres
Annonçant dans la cour un vide insoutenable
Et le cœur enchaîné, sous la coiffe du pitre,
S’entrechoque aux paroles de maîtres de sérénades.

Les rêveries s’élèvent et frôlent l’amertume
Des sombres feuilles folles qui tangent en narguant
Les évadés punis, aux mains griffées de plumes
Dont leur omniprésence n’en fait que des absents.

Quand grincent les miroirs aux couleurs de la nuit,
Annonçant la tempête au fond des encriers,
Une larme de pluie se transforme en l’ennui
D’une vie qui s’achève dès la fin de l’été.

Isaac Lerutan, 2011

Sélection : poèmes à la une

Matin

Sur le rebord de ma fenêtre
l’oeil aux aguets
vient boire l’âme
au coeur d’oiseau
Son chant
en quête de lui-même
se glisse dans mon oreille
y verse la candeur
du réveil

Je suis à Casablanca
ma ville ma mère
les yeux renaissant au matin
sur tes genoux d’embruns
et de souvenirs rides

Kamal Zerdoumi

Sélection : poèmes à la une

Novembre

La forêt se défait de ses belles couleurs,
Dans le froid du matin quelques rêves s’accrochent,
L’automne se consume et l’hiver se rapproche,
Le temps s’écoule avec une extrême langueur…

Au long sommeil la vie semble se résigner ;
Tandis que l’horizon timidement s’allume
Des écharpes de givre et des manteaux de brume
S’enroulent tout autour des arbres dénudés.

Silencieusement s’évapore la nuit,
L’amertume grandit au fur et à mesure ;
Novembre est là, qui décompose la nature
Et qui provoque un si mélancolique ennui.

Isabelle Callis-Sabot

Sélection : poèmes à la une

Surexpositions dans le désert de Namib

Vitesse
250
Perte d’essentiel
Trafic d’absurde
Je sème mes sonates
Et je m’acquitte de la perte
De ce luxe
De ces trottoirs de républiques tristes
Ces entonnoirs livides et perplexes
je suis sûr de moi, d’eux, d’elle
Et,
J’ai brûlé, j’ai senti, j’ai parlé
avec la myrrhe, l’oliban, le benjoin
Les vagues m’ont vaincu
ont englouti mon âme
Quand j’ai traversé les dunes du désert de Namib

Winston Perez, 2008