Poetica, des poèmes d’avenir, du présent, du passé...


Nous classons les poèmes par thème et par auteur. Utilisez les menus pour trouver ceux qui vous intéressent.
Sélection : poèmes à la une

Age d’or

Arthur Rimbaud
Ilona Singer, Une fille avec une plante en pot, 1930
Ilona Singer, Une fille avec une plante en pot, 1930

Quelqu’une des voix
Toujours angélique
– Il s’agit de moi, –
Vertement s’explique :

Ces mille questions
Qui se ramifient
N’amènent, au fond,
Qu’ivresse et folie ;

Reconnais ce tour
Si gai, si facile :
Ce n’est qu’onde, flore,
Et c’est ta famille !

Puis elle chante. Ô
Si gai, si facile,
Et visible à l’oeil nu…
– Je chante avec elle, –

Reconnais ce tour
Si gai, si facile,
Ce n’est qu’onde, flore,
Et c’est ta famille !… etc…

Et puis une voix
– Est-elle angélique ! –
Il s’agit de moi,
Vertement s’explique ;

Et chante à l’instant
En soeur des haleines :
D’un ton Allemand,
Mais ardente et pleine :

Le monde est vicieux ;
Si cela t’étonne !
Vis et laisse au feu
L’obscure infortune.

Ô ! joli château !
Que ta vie est claire !
De quel Age es-tu,
Nature princière
De notre grand frère ! etc…

Je chante aussi, moi :
Multiples soeurs ! voix
Pas du tout publiques !
Environnez-moi
De gloire pudique… etc…

Arthur Rimbaud, Derniers vers

Sélection : poèmes à la une

Atemporel

Kamal Zerdoumi

Les bras emplis de présent
il avait lancé un défi
au temps
Le fleuve immobile
n’était plus l’emblème
de ce qui meurt
L’on fêtait le commencement
de ce qui n’a pas de fin
la joie inépuisable
d’être un hymne permanent
à la vie
Les bras emplis de présent
il avait trouvé une nouvelle
patrie

Kamal Zerdoumi, 2020

Sélection : poèmes à la une

Mon rêve familier

Paul Verlaine

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l’ignore.
Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

Sélection : poèmes à la une

Sonnet pour un Cheval

Winston Perez

Quelques pas, un saut et il s’élève au Firmament
Merveilleux être de lumière divine
Fils élu de cette Nature Sublime
Alchimie organique des quatre éléments

Cheval tu es le Feu qui fait brûler le vent
Le souffle d’Air de la Beauté Parfaite
L’animal de la Terre au profil d’Athlète
qui comme l’Eau, coule au gré du Temps

Pégase de la Nuit je suis Bellérophon
Pur Sang inaccessible et Roi comme le Lion
Cheval tu tiens dans ton coeur le monde

Etalon de légende, passion céleste de Chine
Puissant comme Perceval, Hercule ou bien Odin
Tu es l’Universel, tu propages le Bien

Winston Perez, 2009

Sélection : poèmes à la une

L’enfance

Gérard de Nerval

Qu’ils étaient doux ces jours de mon enfance
Où toujours gai, sans soucis, sans chagrin,
je coulai ma douce existence,
Sans songer au lendemain.
Que me servait que tant de connaissances
A mon esprit vinssent donner l’essor,
On n’a pas besoin des sciences,
Lorsque l’on vit dans l’âge d’or !
Mon coeur encore tendre et novice,
Ne connaissait pas la noirceur,
De la vie en cueillant les fleurs,
Je n’en sentais pas les épines,
Et mes caresses enfantines
Étaient pures et sans aigreurs.
Croyais-je, exempt de toute peine
Que, dans notre vaste univers,
Tous les maux sortis des enfers,
Avaient établi leur domaine ?

Nous sommes loin de l’heureux temps
Règne de Saturne et de Rhée,
Où les vertus, les fléaux des méchants,
Sur la terre étaient adorées,
Car dans ces heureuses contrées
Les hommes étaient des enfants.

Gérard de Nerval, Poésies de jeunesse

Sélection : poèmes à la une

Equilibre fuyant

Jules Delavigne

J’avance lentement
Sous un soleil écrasant
Mes pieds, plus lourds à chaque pas,
S’enfoncent inlassablement
Dans le sable liquide.

Et je ne vois que des champs couverts de neige
Que des dimanches matins heureux
Dans mes montagnes fraiches et splendides.

La vielle dame m’avait dit un jour
Que le bonheur est dans le mouvement
Dans la fluidité entre deux étapes, deux états
Et nulle part ailleurs.

Devant moi, toujours, mon enfance
L’air chargé de sel, porté par le vent
Ces milliers d’étincelles dans l’eau
Ces milliers de pensées insaisissables
Et le son des galets brassés par les vagues
Qui me bercera jusqu’à l’infini.

Jules Delavigne, Conclusions, 2008

Sélection : poèmes à la une

Juxtaposition

Sybille Rembard

Jardin inondé par la pluie
battante sur mes pensées matinales
Les petites fleurs me regardent
chaque pétale tremble
Les chimères lointaines crachent
la folle course de la sève
Vers la lune, le soleil se penche
de loin
insouciant du demain
Je me sens transportée dans le marasme
du bonheur assoupi
Au fond de mon âme
les souvenirs de jeunesse
éclatent dans le puzzle de la vie

Sybille Rembard, 2019

Sélection : poèmes à la une

Le temps perdu

Sully Prudhomme

Si peu d’oeuvres pour tant de fatigue et d’ennui !
De stériles soucis notre journée est pleine :
Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine,
Nous pousse, nous dévore, et l’heure utile a fui…

« Demain ! J’irai demain voir ce pauvre chez lui,
« Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine,
« Demain je te dirai, mon âme, où je te mène,
« Demain je serai juste et fort… pas aujourd’hui. »

Aujourd’hui, que de soins, de pas et de visites !
Oh ! L’implacable essaim des devoirs parasites
Qui pullulent autour de nos tasses de thé !

Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre,
Et, pendant qu’on se tue à différer de vivre,
Le vrai devoir dans l’ombre attend la volonté.

René-François Sully Prudhomme, Les vaines tendresses

Sélection : poèmes à la une

Ange Rouge-gorge

Chloe Douglas

Je suis ton Rouge-gorge
Je laboure ton terrain
Dévasté
Au milieu des couches
De mucosités infectées
Je picore
Entre les veines et les os
Diligemment
Pour trouver
Des vers de terre succulents
Sous la chair fanée
De ta poitrine fragile.

Je sens
Le battement martelant
Du cœur
J’entends
Le crépitement faible
Des poumons
Je guette,
Je suis patient,
Ma quête est de
Faire rechanter ta voix.

Secoué soudain,
Miraculeusement,
Par un séisme microscopique
Je jaillis de la gorge
Dans de l’air pur
Les vers délicatement
Retenus dans le bec
Je suis de retour
Sur terre ferme
Chaude et fraiche
Du Printemps,
Tu n’as plus besoin de moi.

Je frémis
À entendre les chants aigus
De ma famille
Bien-aimée
Dans le sorbier isolé
Du jardin
Je danse,
Je faufile vers
Les branches ondulantes
Chez-moi,
Je nourrie
Ma famille chérie.

Chloe Douglas, 2020

Sélection : poèmes à la une

Alabama des chiens

Edouard J. Maunick

il y avait l’homme Blanc
il y avait l’homme Noir
il y a maintenant les Chiens
les chiens aboyant dans Alabama…

quelque part dans Birmingham des enfants ne chantent plus
les blues de la faim de la faim de vivre enfin
Birmingham est une prison une nuit de portes de fer
rabattues sur des corps noirs comme un verrou de braise
Birmingham est lieu de mort la lèpre noire est déclarée
rentrez madame vos toutous et vos caniches
les molosses vont sauter aux poignets et mordre dans les jambes
déchirer les dos baver contre les ventres laver la ville
ternir les miroirs nègres jusqu’à l’image de peur…

et pourtant dans ces miroirs leurs yeux du souvenir
pas très loin dans autrefois vivait Mindanao
brûlait Guadalcanal flambait Tassafong
en ce temps là le sang fuyait également
la peau roussissait également
l’abîme s’ouvrait également
en ce temps là un seul et même doigt
libérait le chien des fusils…

Amérique quelque chose rôde autour de toi
pétri du sang de peau et de vertige
des blues se préparent qui seront alléluias
Amérique ne force pas la naissance d’un Chaka
n’appelle pas d’étranges sortilèges
car les nègres Amérique les nègres vont sortir…

Edouard J. Maunick

Sélection : poèmes à la une

Sur la vitre

Jean-Pierre Villebramar

« mon sort, c’est un ciel qu’un rideau m’empêche de voir » *

Sur la vitre, tombe la pluie, si fine,
d’un ciel tout gris, d’un jour si court, d’un amour si fragile

Si nous partions, amie amour, pour un voyage,
pour revivre,
revivre et nous aimer,
nous aimer autrement d’amour

attendre, et espérer
le retour des oiseaux de jour,
non ceux de nuit.

Plage.
Le sable est blanc de notre longue plage.
Là est l’église, où jamais ne dîmes de prière

Prière.
Le jour bleu et les oiseaux, lassés de remonter le Nord

Voyage,
sans retour, et l’improbable espoir,
vivre, seulement vivre

du ciel tout gris, du jour si court, d’un amour si fragile

« mon amant est simple
un homme simple que j’ai caché
comme la dernière trace d’une religion obscure
dans le maquis de mes seins
 » *

Villebramar, 2017

* Citations de Forough Farrokhzad

Sélection : poèmes à la une

Hôtels

Guillaume Apollinaire

La chambre est veuve
Chacun pour soi
Présence neuve
On paye au mois

Le patron doute
Payera-t-on
Je tourne en route
Comme un toton

Le bruit des fiacres
Mon voisin laid
Qui fume un âcre
Tabac anglais

Ô La Vallière
Qui boite et rit
De mes prières
Table de nuit

Et tous ensemble
Dans cet hôtel
Savons la langue
Comme à Babel

Fermons nos portes
À double tour
Chacun apporte
Son seul amour

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913