Poetica, des poèmes d’avenir, du présent, du passé...


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Sélection : poèmes à la une

Alabama des chiens

Edouard J. Maunick
Franz Marc, Chien bleu, 1912 (environ)
Franz Marc, Chien bleu, 1912 (environ)


il y avait l’homme Blanc
il y avait l’homme Noir
il y a maintenant les Chiens
les chiens aboyant dans Alabama…

quelque part dans Birmingham des enfants ne chantent plus
les blues de la faim de la faim de vivre enfin
Birmingham est une prison une nuit de portes de fer
rabattues sur des corps noirs comme un verrou de braise
Birmingham est lieu de mort la lèpre noire est déclarée
rentrez madame vos toutous et vos caniches
les molosses vont sauter aux poignets et mordre dans les jambes
déchirer les dos baver contre les ventres laver la ville
ternir les miroirs nègres jusqu’à l’image de peur…

et pourtant dans ces miroirs leurs yeux du souvenir
pas très loin dans autrefois vivait Mindanao
brûlait Guadalcanal flambait Tassafong
en ce temps là le sang fuyait également
la peau roussissait également
l’abîme s’ouvrait également
en ce temps là un seul et même doigt
libérait le chien des fusils…

Amérique quelque chose rôde autour de toi
pétri du sang de peau et de vertige
des blues se préparent qui seront alléluias
Amérique ne force pas la naissance d’un Chaka
n’appelle pas d’étranges sortilèges
car les nègres Amérique les nègres vont sortir…

Edouard J. Maunick

Sélection : poèmes à la une

Amour haineux

Sybille Rembard

Se levant
le poing
foudroie
tâche la peau
d’un bleu incrédule

Le cri transperce les murs
sourds

L’abîme reste impuni

Le Verbe destructeur
empoisonne les veines
démolit l’âme

L’oreille voisine se voile
Les belles paroles
cachent les sanglots

Le prince charmant
brode l’enfer du quotidien
en maitre absolu

Sybille Rembard, 2020

Sélection : poèmes à la une

Révolte

Kamal Zerdoumi

Aucune larme ne roule sur tes joues
Madone qui tient sur ses genoux
la tête de ton enfant décapité
Jamais la barbarie ne viendra à bout
de la liberté de dire
malgré Samuel le martyr
des ténèbres de la religion
L’on cherche à diviser la République
ce bien commun qu’ont façonné la dignité
et la libre parole
cet espace des citoyens où être soi
n’est pas un blasphème
où les êtres sont tous les mêmes
À ces monstres qui dévoient la foi
de celles et ceux qui en toute candeur
croient
sachez que pour vous
toujours la défaite
viendra gâcher vos sanglantes fêtes

Kamal Zerdoumi, 2020

Sélection : poèmes à la une

Glaciers

Christian Mégrelis

Glaciers des temps anciens qui veillez sur les plaines
Verdissants déversoirs à l’aurore des beaux jours
Sentinelles immobiles et qui donnèrent toujours
Au torrent bouillonnant sa glaciale haleine

Glaciers des temps anciens, vos histoires sont pleines
De victoires ! Des hommes à jamais l’inutile séjour
Vous avez châtié les rêveurs d’alentour
Qui voulaient violer vos blancheurs hautaines.

Mais les temps ont passé et l’espèce tyran
Après avoir conquis la terre et l’outre-ciel
A parsemé l’espace de poisons en surplus.

Et vous pleurez glaciers, et vos larmes en torrents
Gardent la fierté des neiges éternelles
Qui bientôt ne seront plus.

Christian Mégrelis
La Vanoise
Juillet 2005

Sélection : poèmes à la une

Amandine

Villebramar

De toi je connais le regard qu’avait ta mère quand elle te portait
Heureux et tendre, et des cernes bleutés
Sous les yeux
J’ai su qu’elle t’avait conçue
A la plénitude des seins, à la rondeur du ventre
A la nouvelle lumière de son visage

Alors nous t’avons donné un nom : Amandine

Pour que tu vives avec nous aussi longtemps que nous-mêmes
Plus longtemps certes que ta courte vie
Plus longtemps que nous-mêmes les fruits de l’amour étant de toute éternité

Nous murmurons ton nom, et nous cachant du monde nous t’appelons afin que nul n’entende
N’ayant connu de toi ni ton visage, ni tes yeux, changent ils aussi selon la lumière du jour ?
Ne connaissant de toi que le regard que tu donnas à ta mère te portant, heureux et tendre avec des cernes bleutés sous les yeux,

Que la rondeur douce de son ventre quand tu t’y blottissais, la plénitude de ses seins dans l’attente de tes lèvres

De toi ne connaissant que ton nom,

Amandine

Villebramar

Sélection : poèmes à la une

La jeune fille

Amable Tastu

Qu’elle est gracieuse et belle !
Est-il rien d’aussi beau qu’elle ?

Me diras-tu, matelot,
Sur ta galère fidèle,
Si la galère, ou le flot,
Ou l’étoile est aussi belle ?

Me diras-tu, chevalier,
Toi dont l’épée étincelle,
Si l’épée, ou le coursier,
Ou la guerre est aussi belle ?

Me diras-tu, pastoureau,
En paissant l’agneau qui bêle,
Si la montagne, ou l’agneau,
Ou la plaine est aussi belle ?

Qu’elle est gracieuse et belle !
Est-il rien d’aussi beau qu’elle ?

Amable Tastu, Poésies nouvelles, 1835

Sélection : poèmes à la une

Parti

Guillaume de Lacoste Lareymondie

Perdue dans l’embrasure où la porte t’enferme,
Tes yeux sillaient de joie et ta bouche pleurait.
J’attendais, je partais, tout indécis et ferme,
Mais saisi par ton cœur que j’allais emporter.

J’ai ce cœur aujourd’hui
Qui bat mon cœur meurtri.
Mais que ne suis-je mort, mort plutôt que parti !

Guillaume de Lacoste Lareymondie

Sélection : poèmes à la une

Le Vieux Chat et la Jeune Souris

Jean de La Fontaine

Une jeune Souris, de peu d’expérience,
Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence,
Et payant de raisons le Raminagrobis :
« Laissez-moi vivre : une souris
De ma taille et de ma dépense
Est-elle à charge en ce logis ?
Affamerais-je, à votre avis,
L’hôte et l’hôtesse, et tout leur monde ?
D’un grain de blé je me nourris :
Une noix me rend toute ronde.
À présent je suis maigre ; attendez quelque temps :
Réservez ce repas à messieurs vos enfants. »
Ainsi parlait au Chat la Souris attrapée.
L’autre lui dit : « Tu t’es trompée :
Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?
Tu gagnerais autant de parler à des sourds.
Chat, et vieux, pardonner ? cela n’arrive guères.
Selon ces lois, descends là-bas,
Meurs, et va-t’en, tout de ce pas,
Haranguer les soeurs filandières :
Mes enfants trouveront assez d’autres repas. »
Il tint parole. Et pour ma fable
Voici le sens moral qui peut y convenir :
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir :
La vieillesse est impitoyable.

Jean de La Fontaine, Les Fables, XII

Sélection : poèmes à la une

Vérité éphémère

Jules Delavigne

Ta créativité est ton essence
Même si tu ne le sais pas
Pour ce que tu fais, tes proches te flattent
Des fois ils te rabaissent, des fois c’est l’indifférence
Tu comprends, mais tu ne les comprends pas
Leur objectivité est-elle ternie par amour, amitié, jalousie ?
Tu te dis que ce n’est pas de leur faute
Tu as surement raison
Mais toi, tu cherches la vérité
Ces sages autour ne t’aident guère
Et la vérité ne vient pas de toi tout seul
Pourtant tu as de la chance
Des autres te regardent aussi
Et ceux-là tu ne les connais pas

Jules Delavigne, Conclusions, 2008

Sélection : poèmes à la une

Je prendrai par la main les deux petits enfants

Victor Hugo

Je prendrai par la main les deux petits enfants ;
J’aime les bois où sont les chevreuils et les faons,
Où les cerfs tachetés suivent les biches blanches
Et se dressent dans l’ombre effrayés par les branches ;
Car les fauves sont pleins d’une telle vapeur
Que le frais tremblement des feuilles leur fait peur.
Les arbres ont cela de profond qu’ils vous montrent
Que l’éden seul est vrai, que les coeurs s’y rencontrent,
Et que, hors les amours et les nids, tout est vain ;
Théocrite souvent dans le hallier divin
Crut entendre marcher doucement la ménade.
C’est là que je ferai ma lente promenade
Avec les deux marmots. J’entendrai tour à tour
Ce que Georges conseille à Jeanne, doux amour,
Et ce que Jeanne enseigne à George. En patriarche
Que mènent les enfants, je réglerai ma marche
Sur le temps que prendront leurs jeux et leurs repas,
Et sur la petitesse aimable de leurs pas.
Ils cueilleront des fleurs, ils mangeront des mûres.
Ô vaste apaisement des forêts ! ô murmures !
Avril vient calmer tout, venant tout embaumer.
Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.

Victor Hugo, L’art d’être grand-père, 1877