Poetica, des poèmes d’avenir, du présent, du passé...


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Sélection : poèmes à la une

Atemporel

Kamal Zerdoumi
Ernst Ludwig Kirchner, Lever de la lune sur la Stafelalp, 1917
Ernst Ludwig Kirchner, Lever de la lune sur la Stafelalp, 1917

Les bras emplis de présent
il avait lancé un défi
au temps
Le fleuve immobile
n’était plus l’emblème
de ce qui meurt
L’on fêtait le commencement
de ce qui n’a pas de fin
la joie inépuisable
d’être un hymne permanent
à la vie
Les bras emplis de présent
il avait trouvé une nouvelle
patrie

Kamal Zerdoumi, 2020

Sélection : poèmes à la une

Es-tu brune ou blonde ?

Paul Verlaine

Es-tu brune ou blonde ?
Sont-ils noirs ou bleus,
Tes yeux ?
Je n’en sais rien, mais j’aime leur clarté profonde,
Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton cœur ?
Je n’en sais rien, mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton cœur mon maître et mon vainqueur.

Fidèle, infidèle ?
Qu’est-ce que ça fait.
Au fait ?
Puisque, toujours disposé à couronner mon zèle
Ta beauté sert de gage à mon plus cher souhait.

Paul Verlaine, Chansons pour elle, 1891

Sélection : poèmes à la une

Médecins

Sabine Sicaud

Ne cherchez donc pas dans vos livres !
Est-il si compliqué de vivre ?
Quel mal ils m’auront fait, ces tristes médecins…
Je ne dis pas que ce soit à dessein
Et l’on n’est pas toujours exprès des assassins ;
Mais tant de drogues, de piqûres,
Et si peu de savoir ? Ils me tueront, c’est clair.

Me laisser tant souffrir, souffrir tout un hiver,
Pour jouer ensuite aux Augures !

Je les vois en bouchers me palper tour à tour,
Puis s’enfermer d’un air sinistre,
Conseil de guerre ? de ministres ?
Concile ? Ou, verrous clos, sous l’abat-jour,
La conspiration de mélo, dans la cave ?
Je rirais bien, si ce n’était beaucoup plus grave.
Mais il s’agit de moi qui ne sais rien
Et de ces gens à qui, dirait-on, j’appartiens,
Parce qu’ils font semblant de savoir quelque chose.

Bouchut en sait mille fois plus, hélas !
Mon vieux Bouchut qui prend son herbe et se la dose
Et toujours se guérit des misères qu’il a
Sans en chercher la cause…

Vieux Bouchut, vieux Bouchut, dans ton bain de soleil,
Tu te moques de leurs remèdes !
Ton ventre est chaud, ton petit nez vermeil.
Tu me suffis, Bouchut. Viens à mon aide…

Sabine Sicaud, Les poèmes de Sabine Sicaud, 1958 (Recueil posthume)

Sélection : poèmes à la une

Notre amitié fortuite

Claire Raphaël

La parole est libre et mes pensées simples
dans l’onde idéale et cette brise suave
où nous sommes unis à l’entente implicite
de nos cœurs habités par la fraternité.

Le feu de camp nourrit des lueurs vacillantes
et notre réunion est la preuve aveuglante
d’une amitié fortuite abreuvée d’espérance

je suis au centre et j’aime
cette composition où nos corps se complètent
j’avoue sans comédie
mes goûts mes préférences
il faut oser offrir son visage au public
je réponds sans relâche aux questions indécentes.

Nos dialogues s’amusent
en brassant l’ironie de nos esprits saoulés
par la sève promise au pied de ces grands arbres
où nous vérifierons que nous sommes semblables
à défaut d’être égaux dans cette communion

il nous faut partager l’ivresse et la raison.

Claire Raphaël, 2015

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Ce qui dure

Sully Prudhomme

Le présent se fait vide et triste,
Ô mon amie, autour de nous ;
Combien peu de passé subsiste !
Et ceux qui restent changent tous.

Nous ne voyons plus sans envie
Les yeux de vingt ans resplendir,
Et combien sont déjà sans vie
Des yeux qui nous ont vus grandir !

Que de jeunesse emporte l’heure,
Qui n’en rapporte jamais rien !
Pourtant quelque chose demeure :
Je t’aime avec mon cœur ancien,

Mon vrai cœur, celui qui s’attache
Et souffre depuis qu’il est né,
Mon cœur d’enfant, le cœur sans tache
Que ma mère m’avait donné ;

Ce cœur où plus rien ne pénètre,
D’où plus rien désormais ne sort ;
Je t’aime avec ce que mon être
A de plus fort contre la mort ;

Et, s’il peut braver la mort même,
Si le meilleur de l’homme est tel
Que rien n’en périsse, je t’aime
Avec ce que j’ai d’immortel.

René-François Sully Prudhomme, Les vaines tendresses, 1875

Sélection : poèmes à la une

Es-tu heureuse ?

Sybille Rembard

Partition de musique
Aux rimes ténébreuses
J’ai noté une sublime apparition
Quand je t’ai vue rythmée
Dans le soleil éclipsé
Derrière le cerisier de mon jardin
Arbre
Magie d’une vie
Séquence
Je suis heureuse
Rien d’autre ne pourrait être
Sinon l’infini de la non-existence.
Oui

Sybille Rembard, 2008

Sélection : poèmes à la une

Amazone

Renée Vivien

L’amazone sourit au-dessus des ruines,
Tandis que le soleil, las de luttes, s’endort.
La volupté du meurtre a gonflé ses narines :
Elle exulte, amoureuse étrange de la mort.

Elle aime les amants qui lui donnent l’ivresse
De leur fauve agonie et de leur fier trépas,
Et, méprisant le miel de la mièvre caresse,
Les coupes sans horreur ne la contentent pas.

Son désir, défaillant sur quelque bouche blême
Dont il sait arracher le baiser sans retour,
Se penche avec ardeur sur le spasme suprême,
Plus terrible et plus beau que le spasme d’amour.

Renée Vivien, Études et Préludes