Memoria cura teipsam

Francis Etienne Sicard

J’ai descendu le Styx jusqu’à son embouchure,
Emargeant de mes yeux les bourgs et leurs couvents.
J’ai conquis les cours, leurs princes et leurs amants,
Et épuisé les mots de ma riche culture.

Arrachant mes mains nues à des ancres de fer,
J’ai bu les alluvions des tables de marins,
Dont les rires friands attachaient, au matin,
Les épaves de l’aube aux lobes de l’enfer.

A rouler les rochers sur les plages de sable,
J’ai appris à jouer, sur les damiers de marbre,
Le rôle du fou blanc succombant sous le sabre,
Comme un prêtre crachant sur de vivants retables.

Parfois, nu, je tissais des rideaux de borées,
Pour cacher sous ma peau des mantilles de soie,
Des paumelles de cuir, et des anges de bois
Méphitisés au pus d’infâmes gonorrhées.

Alors, je le savais, mon âme avait acquis
Le plus précieux métal que les mines recrachent :
L’or d’un fleuve endormi qui charrie sans relâche
La bélandre royale où repose la vie.

Les manoirs de cristal et leurs forêts de chair
Filaient le long des rives, pareils à d’immenses
Bataclans de sommeils, où de glorieuses panses
Bercent les princesses aux pantoufles de vair.

J’ai vu les turlupins, sur la place Saint Marc,
Grimacer aux passants, et cueillir dans leurs yeux
Des sourires fanés, puis, le regard furieux,
Leur souffler un baiser décoché de leurs arcs.

Aux portes du grand temple, j’ai cloué le temps,
Déchirant le linceul de mes mains impuissantes,
Quand, façonnant la nuit d’une feuille d’acanthe,
J’ai gorgé les bassins d’un grésil de brillants.

Il a plu sur mon cœur, comme il pleut en hiver,
Par bourrasques de glace et presque sans espoir,
Car sous les clairs de lune on vide les miroirs
De leur parfum de paix et de leur gouffre amer.

De suaves refrains enchantaient mes matins.
Des chapelets de voix, attelés à des anges,
Poursuivaient mes pas fous jusqu’au cœur de la fange
Où je clamais mes joies dans un très pur latin.

J’ai vécu de rançons, de quêtes ou moissons ;
J’ai lu des grimoires oubliés et perdus ;
J’ai brisé alambic, creuset, vase et cornue,
Sans saigner le savoir de son pouvoir de plomb.

Jusqu’aux autels de marbre où vient mourir la mer
J’ai gravi, pas à pas, les gradins du matin,
Epuisé, affamé, apatride et serein
Pour m’endormir, enfin, sur un coussin de fer.

Ivres d’un si beau jour à la saveur de miel,
Ils sont venus puiser les perles de sueur
Au creux de mon front blême affublé de lueurs,
Effaçant, traits par traits, les raies de l’arc en ciel.

Personne sur ce pont, où se couche l’aurore,
Ne se penche vraiment au-dessus de l’abîme,
Débourrant un sourire à ce pitre ou ce mime,
Qu’un lourd fléau impitoyablement dévore.

Est-ce le goût des algues sous mes oripeaux
Ou le sable brûlant effacé de mes yeux,
Qui réveilla, un soir, mon esprit orgueilleux,
Et terrassa enfin ma frayeur des crapauds ?

Est-ce le sel fondu sur mes lèvres de soie
Ou le repli pulpeux de ma hanche endormie,
Qui enfanta sa voix et soudain me vendit
Aux délices de chair que punissent les rois ?

Est-ce un rêve passé que j’ai jadis enfoui
Au cœur de ma mémoire érodée et labile,
Comme on étouffe une ombre immobile et gracile,
Sous le regard curieux d’un passant ébloui?

Est-ce un leurre de mots, une extase insoumise ?
Est-ce un frère qui meurt sous la hache des jours ?
Est-ce un esquif battu par un vent de velours ?
Est-ce encore un chagrin et sa chaude banquise ?

Est-ce vraiment ainsi que je gagnais le large
Libre de toute envie comme affranchi d’effroi,
Pour avoir espéré le retour d’un émoi
Dont le seul souvenir ferait sombrer ma barge ?

Alors, j’ai embrassé la déesse d’agate,
Et l’aube ensanglantée d’un poudroiement de feu,
A versé sur la mer l’élixir merveilleux
De légendes dorées et de fables croates.

Des fruits gorgés de jaspe et des fleurs de corail
Nourrirent nos baisers de violentes saveurs
Dont nous puisions l’écume au cœur de nos ardeurs,
Etouffées par l’horreur du caravansérail.

Vagabonds à la course erratique et fantasque,
Nous griffions la face désargentée des astres,
Avec nos ongles crus, sans craindre aucuns désastres,
Comme si la beauté avait détruit nos masques.

Pareils à ces métaux dont les femmes se parent,
Étincelants, précieux, riches et flamboyants,
Nous traversions ainsi cours, geôles ou camps,
Semant autour de nous le chatoiement des phares,

Puis, prenant le temps d’effacer notre destin
Des pages d’un grand livre dont nous étions les mots,
Nous allâmes mourir au fond de ce cachot
Que j’appelle, parfois, la mémoire d’étain.

Francis Etienne Sicard, 2010

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