Fort-de-France

Bertrand Naivin

Il y a sur le sol
provenant de ton malaise d’ébène
des traces de vomissure
de passé incendié
des bris
débris
de siècles de corps entravés
torturés à manger leur sexe
leur manman
leur papa
toute leur grandeur que l’homme ce diable
à la peau roussie par la colère
la sienne comme celle du soleil
n’aura jamais
malgré son fouet

Il y a sous les tôles
dépareillées rouillées
de tes habitations sans fortune
des générations de bonheur gâché
et tout ça pour quoi?
pour du sucre
du café
le béké qui gesticule et sue toute son impuissance
face à cette nature
cette souffrance qui se fout de lui
et se retrouve
chaque nuit
pour se réchauffer avec la magie du monde d’antan

Il y a dans tous ces câbles
dans ces pilonnes échevelés
une frénésie à l’avenir
qui capitule
et jette au loin
dans les vagues la télécommande
pour mieux rêver d’acras pourvoyeurs de richesse

Il y a dans les fissures
de cette ville que tu fus
ce bastion cette fierté de ces blancs-France pleins d’Histoire
de celle-là même qui te refuse
il y a dans ces couleurs passées
qui reprennent pourtant du terrain
sur l’albâtre
parasite
toute l’Afrique qui se réveille
mais aussi l’Inde
comme la Chine
et puis bien sûr cette Amérique
porteuse de pagnes et d’esprits
qui n’est plus tue par nos vitrines

Il y a dans le sourire
du zoreille que je suis
malgré moi
malgré toi
des soleils enfermés qui se vengent
par la joie
la danse
par la sueur l’indolence sauvage
qui règlent leur compte à ces cages
ces muselières qu’on imposait
en ces temps tristes
crépusculaires
à ta gourmandise interdite

Il y a dans ce ti punch ce rhum
vieux de toutes ces vies d’exil
le plaisir qui inonde
ces fonds de cale couverts de merde
et de larmes éternelles

Il y a en toi
Fort-de-France
Fort la Royale d’un nouveau règne
le tien
le mien
un métropolitain perdu
plein d’une gratitude moite
pour cette famille retrouvée

Bertrand Naivin, 2020

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