L’Oaristys

André Chénier

Imitée de la XXVIIe idylle de Théocrite

DAPHNIS.

Hélène daigna suivre un berger ravisseur
Berger comme Pâris, j’embrasse mon Hélène.

NAÏS.

C’est trop t’énorgueillir d’une faveur si vaine.

DAPHNIS.

Ah ! ces baisers si vains ne sont pas sans douceur.

NAÏS.

Tiens ; ma bouche essuyée en a perdu la trace.

DAPHNIS.

Eh bien ! d’autres baisers en vont prendre la place,

NAÏS.

Adresse ailleurs ces vœux dont l’ardeur me poursuit :
Va, respecte une vierge.

DAPHNIS.

Imprudente bergère,
Ta jeunesse te flatte ; ah ! n’en sois point si fière :
Comme un songe insensible elle s’évanouit.

NAÏS.

Chaque âge a ses honneurs, et la saison dernière
Aux fleurs de l’oranger fait succéder son fruit.

DAPHNIS.

Viens sous ces oliviers ; j’ai beaucoup à te dire.

NAÏS.

Non ; déjà tes discours ont voulu me tenter.

DAPHNIS.

Suis-moi sous ces ormeaux ; viens de grâce écouter
Les sons harmonieux que ma flûte respire :
J’ai fait pour toi des airs, je te les veux chanter ;
Déjà tout le vallon aime à les répéter.

NAÏS.

Va, tes airs langoureux ne sauraient me séduire.

DAPHNIS.

Eh quoi ! seule à Vénus penses-tu résister ?

NAÏS.

Je suis chère à Diane ; elle me favorise.

DAPHNIS.

Vénus a des liens qu’aucun pouvoir ne brise.

NAÏS.

Diane saura bien me les faire éviter.
Berger, retiens ta main…; berger, crains ma colère.

DAPHNIS.

Quoi ! tu veux fuir l’amour ! l’amour à qui jamais
Le cœur d’une beauté ne pourra se soustraire ?

NAÏS.

Oui, je veux le braver… Ah !… si je te suis chère…
Berger…, retiens ta main…, laisse mon voile en paix.

DAPHNIS.

Toi-même, hélas ! bientôt livreras ces attraits
À quelque autre berger bien moins digne de plaire.

NAÏS.

Beaucoup m’ont demandée, et leurs désirs confus
N’obtinrent, avant toi, qu’un refus pour salaire.

DAPHNIS.

Et je ne dois comme eux attendre qu’un refus.

NAÏS.

Hélas ! l’hymen aussi n’est qu’une loi de peine ;
il n’apporte, dit-on, qu’ennuis et que douleurs.

DAPHNIS.

On ne te l’a dépeint que de fausses couleurs :
Les danses et les jeux, voilà ce qu’il amène.

NAÏS.

Une femme est esclave.

DAPHNIS.

Ah ! plutôt elle est reine.

NAÏS.

Tremble près d’un époux et n’ose lui parler.

DAPHNIS.

Eh ! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler ?

NAÏS.

À des travaux affreux Lucine nous condamne.

DAPHNIS.

Il est bien doux alors d’être chère à Diane.

NAÏS.

Quelle beauté survit à ces rudes combats ?

DAPHNIS.

Une mère y recueille une beauté nouvelle :
Des enfans adorés feront tous tes appas ;
Tu brilleras en eux d’une splendeur plus belle.

NAÏS.

Mais, tes vœux écoutés, quel en serait le prix ?

DAPHNIS.

Tout : mes troupeaux, mes bois et ma belle prairie ;
Un jardin grand et riche, une maison jolie,
Un bercail spacieux pour tes chères brebis ;
Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire ;
Je jure de quitter tout pour te satisfaire :
Tout pour toi sera fait aussitôt qu’entrepris.

NAÏS.

Mon père…

DAPHNIS.

Oh ! s’il n’est plus que lui qui te retienne,
Il approuvera tout dès qu’il saura mon nom.

NAÏS.

Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne :
Quel est ton nom ?

DAPHNIS.

Daphnis ; mon père est Palémon.

NAÏS.

Il est vrai : ta famille est égale à la mienne.

DAPHNIS.

Rien n’éloigne donc plus cette douce union.

NAÏS.

Montre-les moi ces bois qui seront mon partage.

DAPHNIS.

Viens ; c’est à ces cyprès de leurs fleurs couronnés.

NAÏS.

Restez chères brebis ; restez sous cet ombrage.

DAPHNIS.

Taureaux, paissez en paix ; à celle qui m’engage
Je vais montrer les biens qui lui sont destinés.

NAÏS.

Satvre, que fais-tu ? Quoi ! ta main ose encore…

DAPHNIS.

Eh ! laisse-moi toucher ces fruits délicieux…
Et ce jeune duvet…

NAÏS.

Berger…, au nom des dieux…
Ah :… je tremble…

DAPHNIS.

Et pourquoi ? que crains-tu ? Je t’adore.
Viens.

NAÏS.

Non ; arrête… Vois, cet humide gazon
Va souiller ma tunique, et je serais perdue ;
Mon père le verrait.

DAPHNIS.

Sur la terre étendue
Saura te garantir cette épaisse toison.

NAÏS.

Dieux ! quel est ton dessein ? Tu m’ôtes ma ceinture.

DAPHNIS.

C’est un don pour Vénus ; vois, son astre nous luit.

NAÏS.

Attends… ; si quelqu’un vient… Ah dieux ! j’entends du bruit.

DAPHNIS.

C’est ce bois qui de joie et s’agite et murmure.

NAÏS.

Tu déchires mon voile !… Où me cacher ! Hélas !
Me voilà nue ! où fuir !

DAPHNIS.

À ton amant unie,
De plus riches habits couvriront tes appas.

NAÏS.

Tu promets maintenant… Tu préviens mon envie ;
Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.

DAPHNIS.

Oh non ! jamais… Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas
Te donner et mon sang, et mon ame, et ma vie.

NAÏS.

Ah… Daphnis ! je me meurs… Apaise ton courroux,
Diane.

DAPHNIS.

Que crains-tu ? L’amour sera pour nous.

NAÏS.

Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?

DAPHNIS.

J’ai signé ma promesse.

NAÏS.

J’entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse.

DAPHNIS.

Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux.

FRAGMENT.

Accours, jeune Chromis, je t’aime, et je suis belle ;
Blanche comme Diane et légère comme elle,
Comme elle grande et fière ; et les bergers, le soir,
Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir,
Doutent si je ne suis qu’une simple mortelle,
Et me suivant des yeux, disent ; « Comme elle est belle !
» Néere, ne vas point te confier aux flots
» De peur d’être déesse ; et que les matelots
» N’invoquent, au milieu de la tourmente amère,
» La blanche Galathée et la blanche Néere. »

André Chénier, Idylles

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4 commentaires sur “L’Oaristys”

  1. Frédérique

    dit :

    Pour répondre à Silvia Ham, en ce temps et en ces lieux, une femme qu’on tente de violer est coupable et surtout définitivement « salie » quelque soit sa lutte pour se défendre. Donc si elle appelle à l’aide et si elle est secourue, elle sera quand même perdue aux yeux de tous, d’autant qu’elle est déjà en partie déshabillée. La honte sera pour elle et sa famille.

    Quant à parler de sa tunique salie par l’herbe, de son père, et de demander à voir ce qu’elle gagnerait en lui cédant, elle essaie peut-être par tous les moyens de trouver une échappatoire.

    Souvenons-nous que pour un homme, souvent, « non » veut (voulait ?) dire « oui » et qu’il ne s’agit que d’une coquetterie toute féminine…

    Oui il s’agit d’un viol ou d’une pression telle que ça revient au même.

  2. Bernard Coupu

    dit :

    Je suis d’accord avec Silvia Ham. Les féministes maintenant jouent les vierges effarouchées devant un petit poème parfaitement anodin. Elle devraient plutôt être outragées par les milliers de pages de viols, de tortures et de meurtres décrits par Sade.

  3. Silvia Ham

    dit :

    J’ai également lu l’article paru dans Le Monde des Livres et il me semble que la thèse du viol n’est pas si évidente que cela. J’en veux pour preuve le vers suivant : « Attends… ; si quelqu’un vient… Ah dieux ! j’entends du bruit ». Dans le cas d’un viol, Naïs devrait, au contraire, espérer que quelqu’un vienne à son secours contre les assauts de Daphnis.

    Ne s’agirait-il pas plutôt de la découverte de l’émoi sexuel éprouvé par une jeune fille ? : « Berger…, au nom des dieux… / Ah :… je tremble… « , mais qui craint le courroux de son père s’il venait à apprendre qu’elle avait succombé aux caresses de Daphnis : « Non ; arrête… Vois, cet humide gazon / Va souiller ma tunique, et je serais perdue ; / Mon père le verrait ».

  4. Nicole IZARD

    dit :

    Je viens de lire l’article intitulé : « Ce que metoo fait à la littérature » dans le Monde de vendredi 20 novembre 2020. Grande est ma surprise, comment peut-on y lire autre chose que le récit d’un viol, pur et simple? Un berger ravisseur et une bergère consacrée à la déesse Diane : c’est une double atteinte, à la virginité de la jeune fille et à la divinité. Diane n’est pas n’importe quelle déesse, sa charge symbolique est puissante : elle n’a pas été choisie par hasard.

    Donc, la gent masculine n’y voit que séduction ? Dès le mot « ceinture », aucun doute ne subsiste, le poème pourrait se terminer là. Dans les textes anciens, délier sa ceinture signifiait accepter l’acte sexuel. La suite, la fin ne surprennent pas : c’est un viol.

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