Jolie bizarre enfant chérie

Guillaume Apollinaire

Jolie bizarre enfant chérie
Je vois tes doux yeux langoureux
Mourir peu à peu comme un train qui entre en gare
Je vois tes seins, tes petits seins au bout rose
Comme ses perles de Formose
Que j’ai vendues à Nice avant de partir pour Nîmes
Je vois ta démarche rythmée de Salomé plus capricieuse
Que celle de la ballerine qui fit couper la tête au Baptiste
Ta démarche rythmée comme un acte d’amour
Et qui à l’hôpital auxiliaire où à Nice
Tu soignais les blessés
T’avait fait surnommer assez justement la chaloupeuse
Je vois tes sauts de carpe aussi la croupe en l’air
Quand sous la schlague tu dansais une sorte de kolo
Cette danse nationale de la Serbie

Jolie bizarre enfant chérie
Je sens ta pâle et douce odeur de violette
Je sens la presqu’imperceptible odeur de muguet de tes aisselles
Je sens l’odeur de fleur de marronnier que le mystère de tes jambes
Répand au moment de la volupté
Parfum presque nul et que l’odorat d’un amant
Peut seul et à peine percevoir
Je sens le parfum de rose rose très douce et lointaine
Qui te précède et te suit, ma rose

Jolie bizarre enfant chérie
Je touche la courbe singulière de tes reins
Je suis des doigts ces courbes qui te font faite
Comme une statue grecque d’avant Praxitèle
Et presque comme une Ève des cathédrales
Je touche aussi la toute petite éminence si sensible
Qui est ta vie vie même au suprême degré
Elle annihile en agissant ta volonté tout entière
Elle est comme le feu dans la forêt
Elle te rend comme un troupeau qui a le tournis
Elle te rend comme un hospice de folles
Où le directeur et le médecin-chef deviendraient
Déments eux-mêmes
Elle te rend comme un canal calme changé brusquement
En une mer furieuse et écumeuse
Elle te rend comme un savon satiné et parfumé
Qui mousse soudain dans les mains de qui se lave

Jolie bizarre enfant chérie
Je goûte ta bouche ta bouche sorbet à la rose
Je la goûte doucement
Comme un khalife attendant avec mépris les Croisés
Je goûte ta langue comme un tronçon de poulpe
Qui s’attache à vous de toutes les forces de ses ventouses
Je goûte ton haleine plus exquise que la fumée
Tendre et bleue de l’écorce du bouleau
Ou d’une cigarette de Nestor Gianaklis
Ou cette fumée sacrée si bleue
Et qu’on ne nomme pas

Jolie bizarre enfant chérie
J’entends ta voix qui me rappelle
Un concert de bois, musette hautbois, flûtes
Clarinettes, cors anglais
Lointain concert varié à l’infini
Tu te moques parfois et il faut qu’on rie
Ô ma chérie
Et si tu parles gentiment
C’est le concert des anges
Et si tu parles tristement, c’est une satane triste
Qui se plaint
D’aimer en vain un jeune saint si joli
Devant son nimbe vermeil
Et qui baisse doucement les yeux
Les mains jointes
Et qui tient comme une verge cruelle
La palme du martyre

Jolie bizarre enfant chérie
Ainsi les cinq sens concourent à te créer de nouveau
Devant moi
Bien que tu sois absente et si lointaine
Ô prestigieuse,
Ô ma chérie miraculeuse
Mes cinq sens te photographie en couleurs
Et tu es là tout entière
Belle
Câline
Et si voluptueuse
Colombe, jolie, gracieuse colombe
Ciel changeant, ô Lou, ô Lou
Mon adoré
Chère, chère bien-aimée
Tu es là
Et je te prends toute
Bouche à bouche
Comme jadis
Jolie bizarre enfant chérie

Courmelois, le 28 avril 1915

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

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