Dans un café à Nîmes

Guillaume Apollinaire

Vous partez ? — Oui ! c’est pour ce soir —
Où allez-vous ? Reims ou Belgique !
Mon voyage est un grand [trou] noir
À travers notre République
C’est tout ce que j’en peux savoir —

Y fûtes-vous ? — Dans la Lorraine
J’ai fait campagne tout d’abord ;
J’ai vu la Marne et j’ai vu l’Aisne,
J’ai frôlé quatre fois la mort
Qui du Nord est la souveraine.

J’ai reçu deux éclats d’obus
Et la médaille militaire.
Blessé, c’est dans un autobus
Que je m’en revins en arrière
Près d’un espion en gibus.

Il voulait fuir. Mes mains crispées
L’étranglèrent. Ce vilain mort
Me servit de lit. Les Napées
Et toutes les Nymphes du Nord
Sur le chemin s’étaient groupées —

Et disaient d’une douce voix,
Tandis que couleur d’espérance
Bruissait le feuillage du bois
« Bravo ! petit soldat de France. »
Puis je fis un signe de croix… —

Caporal qui vas aux tranchées
Heureux est ton sort glorieux !
La-bas, aux lignes piochées,
À vos fusils impérieux
Les victoires sont accrochées !

Dans un dépôt, nous, canonniers
Attendons notre tour de gloire,
Vous êtes partis les premiers ;
Nous remporterons la victoire
Qui se jette au cou des derniers. —

Canonnier ayez patience !
Adieu donc ! — Adieu, caporal ! —
Votre nom ? — Mon nom ? l’Espérance !
Je suis un canon, un cheval
Je suis l’Espoir… Vive la France !…

Nîmes, le 5 février 1915

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

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