Le Bengali et le Rossignol

Auguste Lacaussade

LE BENGALI

Il était né dans la rizière
Qui borde l’étang de Saint-Paul.
Heureux, il vivait de lumière,
De chant libre et de libre vol.

Poète ailé de la savane,
Du jour épiant les lueurs,
Il disait l’aube diaphane,
Bercé sur la fataque en fleurs.

Il hantait les gérofleries
Aux belles grappes de corail
Et, parmi les touffes fleuries,
Lustrait au soleil son poitrail.

Il allait plongeant son bec rose,
Au gré de son caprice errant,
Dans le fruit blond de la jam-rose,
Dans l’onde fraîche du torrent.

A midi, sous l’asile agreste
Du ravin au vent tiède et doux,
Ivre d’aise, il faisait la sieste
Au bruit de l’eau sous les bambous.

Puis dans quelque source discrète,
Bleu bassin sous l’ombrage épars,
Baignant sa gorge violette,
Il courait sur les nénuphars.

Quand l’astre au bord de mers s’incline,
Empourprant l’horizon vermeil,
Il descendait de la colline
Pour voir se coucher le soleil ;

Et sur le palmier de la grève,
Et devant l’orbe radieux,
Au vent du large qui se lève,
Du jour il chantait les adieux ;

Et la nuit magnifique et douce
D’étoiles remplissant l’éther,
Il regagnait son lit de mousse
Sous les touffes du vétiver.

C’est là que l’oiseleur cupide,
Le guettant dans l’obscurité,
Ferma sur lui sa main rapide
Et lui ravit la liberté.

Dès lors il subit l’esclavage.
Un marin, chez nous étranger,
L’emmena de son doux rivage
Sur mer avec lui voyager.

C’est ainsi qu’il connut la France.
Quand il y vint, le jeune Été,
Vêtu d’azur et d’espérance,
Resplendissait dans sa beauté.

Partout, sur les monts, dans la plaine,
Brillait un ciel oriental :
L’exilé de l’île africaine
Se crut sous un climat natal.

Mais vint l’automne aux froides brumes,
La neige au loin blanchissant l’air ;
Il sentit courir sous ses plumes
Les âpres frissons de l’hiver.

Rêvant à l’île maternelle
Aux nuits tièdes comme les jours,
Il mit sa tête sous son aile,
Et s’endormit, et pour toujours !

C’était un enfant des rizières,
Des champs de canne et de maïs :
En proie aux bises meurtrières,
Il mourut plein de son pays.

LE ROSSIGNOL

Il est né, lui, sous un chêne,
Dans un buisson de frais lilas :
Le bruit de la source prochaine,
Le souffle embaumé de la plaine
Ont bercé ses premiers ébats.

La nature à son brun corsage
Refusa les riches couleurs ;
Modeste et fauve est son plumage ;
Mais il est roi par son ramage,
Roi du peuple ailé des chanteurs.

Du printemps c’est lui le poète.
L’hiver a-t-il fini son cours,
Heureux de vivre et l’âme en fête,
A la forêt longtemps muette
Il dit le réveil des beaux jours.

Ce n’est pas l’ardente lumière
Qu’il veut sous des cieux azurés,
Mais cette clarté printanière
Que verse en mai sur la clairière
L’aube rose ou les soirs dorés.

Ce n’est pas le torrent sauvage
Qui parle à son instinct chanteur,
Mais le ruisseau qui sous l’ombrage
Mêle au murmure du feuillage
Son onde au rythme inspirateur.

Quand le muguet de ses clochettes
Blanchit l’herbe sous les grands bois,
Caché dans les branches discrètes,
Il remplit leurs vertes retraites
Des éclats vibrants de sa voix.

Quand de l’azur crépusculaire
Le soir, à pas silencieux,
Descend et couvre au loin la terre,
Il chante l’ombre et son mystère,
Il chante la beauté des cieux !

Quand d’astres d’or l’air s’illumine,
Beaux lys au ciel épanouis,
Allant du chêne à l’aubépine,
Il charme de sa voix divine
Le silence étoilé des nuits.

Telle il vivait sa vie heureuse,
Oublieux des jours inconstants ;
Et son âme mélodieuse
Versait l’ivresse radieuse
Qui déborde en elle au printemps.

Printemps et bonheur, rien ne dure.
O loi fatale ! après l’été,
L’hiver à la bise âpre et dure ;
Une cage au lieu de verdure !
Des fers au lieu de liberté !

Un fils de mon île bénie,
Poète errant, esprit pensif,
Voyant la muette agonie
De ce grand maître en harmonie,
Eut pitié du chanteur captif.

Il l’emmena sur nos rivages,
Dans l’île aux monts bleus, au beau ciel,
Rêvant pour lui, sur d’autres plages,
De libres chants sous des feuillages
Que baigne un soleil éternel.

Peut-être voulait-il encore
Doter nos monts, doter nos bois,
Nos soirs de lune et notre aurore,
De ce barde au gosier sonore
Et des merveilles de sa voix.

Quand cet enfant du Nord prit terre
Chez nous, par la vague apporté,
Sur notre rive hospitalière,
Avec sa voix et la lumière
Il retrouva la liberté.

Ouvrant son aile délivrée
Et fendant l’air, le prisonnier,
L’œil ébloui, l’âme enivrée,
Vint cacher sa fuite égarée
Dans les branches d’un citronnier ;

Du citronnier de la ravine,
Où la Source aux rochers boisés
Étend sa nappe cristalline :
Frais Éden fait de paix divine,
D’ombre et de rayons tamisés.

Autour de lui tout est silence,
Onde et fraîcheur, brise et clarté :
Ravi, soudain au ciel il lance,
Avec son chant de délivrance,
Son hymne à l’hospitalité.

Il dit la molle quiétude
Des bois, l’air suave et léger,
Et l’astre dans sa plénitude,
Et cette ombreuse solitude,
Si douce aux yeux de l’étranger.

Il chante les eaux diaphanes
Où le ciel aime à se mirer ;
Il chante… et l’oiseau des savanes
Se tait, blotti dans les lianes,
Pour mieux l’entendre et l’admirer.

Hélas ! sous ce climat de flamme,
Éperdu, d’accord en accord
De sa fièvre épuisant la gamme,
Dans sa voix exhalant son âme,
Parmi les fleurs il tomba mort !

Il était né sous le grand chêne,
Dans un buisson de frais lilas.
Le flot des jours au loin l’entraîne.
La mort, dans une île africaine,
Noir vautour, l’attendait, hélas !

Près de la Source aux blocs de lave
Repose en paix, roi des chanteurs !
Dans ce lieu sauvage et suave,
Toi qui ne sus pas être esclave,
Repose libre au sein des fleurs !

Instinct natal ! ô loi première !
Que cher à tout être à l’endroit
Où s’ouvrit au jour sa paupière !
Le rossignol meurt de lumière,
Le bengali mouru

Auguste Lacaussade, Les Automnales (1876)

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