Une statue (apôtre)

Emile Verhaeren

Avec, devant les yeux, l’astre qu’était son âme
Par des chemins de rocs incandescents de flamme,
Il s’en était allé si loin vers l’inconnu
Que son siècle vieux et chenu,
Toussant la mort, au vent trop fort de sa pensée,
L’avait férocement enseveli sous la risée.

Il était oublié, depuis des tas d’années
Vers l’avenir échelonnées,
Lorsqu’un matin la ville éclata d’or
Et de fête pour son apothéose
Et le grandit en une pose
De volonté debout sur un piédestal d’or.

On inscrivit sur le granit de gloire,
L’exil subi, la faim, l’affre et la prison,
Et l’on tressa, comme une floraison,
Son crime ancien, autour de sa mémoire.

On lui prit sa pensée et l’on en fit des lois ;
On lui prit sa folie et l’on en fit de l’ordre :
Et ses railleurs d’antan ne savaient plus où mordre
Le battant de tocsin qui sautait dans sa voix.

Son image d’airain sacra le carrefour,
D’où l’on voyait briller, agrandi de mystère,
Son front suprême et clair et large et comme austère
Dans le tumulte et la rage des jours.

Emile Verhaeren, Les Villes tentaculaires

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