La Bastille

Voltaire

Or ce fut donc par un matin, sans lune,
En beau printemps, un jour de Pentecôte,
Qu’un bruit étrange en sursaut m’éveilla.
Un mien valet, qui du soir était ivre:
« Maître, dit-il, le Saint-Esprit est là;
C’est lui sans doute, et j’ai lu dans mon livre
Qu’avec vacarme il entre chez les gens. »
Et moi de dire alors entre mes dents:
« Gentil puîné de l’essence suprême,
Beau Paraclet, soyez le bienvenu;
N’êtes-vous pas celui qui fait qu’on aime?
En achevant ce discours ingénu,
Je vois paraître au bout de ma ruelle,
Non un pigeon, non une colombelle,
De l’Esprit saint oiseau tendre et fidèle,
Mais vingt corbeaux de rapine affamés,
Monstres crochus que l’enfer a formés.
L’un près de moi s’approche en sycophante:
Un maintien doux, une démarche lente,
Un ton cafard, un compliment flatteur,
Cachent le fiel qui lui ronge le coeur.
« Mon fils, dit-il, la cour sait vos mérites;
On prise fort les bons mots que vous dites,
Vos petits vers, et vos galants écrits;
Et, comme ici tout travail a son prix,
Le roi, mon fils, plein de reconnaissance,
Veut de vos soins vous donner récompense,
Et vous accorde, en dépit des rivaux,
Un logement dans un de ses châteaux.
Les gens de bien qui sont à votre porte
Avec respect vous serviront d’escorte;
Et moi, mon fils, je viens de par le roi
Pour m’acquitter de mon petit emploi.
¾ Trigaud, lui dis-je, à moi point ne s’adresse
Ce beau début; c’est me jouer d’un tour:
Je ne suis point rimeur suivant la cour;
Je ne connais roi, prince, ni princesse;
Et, si tout bas je forme des souhaits,
C’est que d’iceux ne sois connu jamais.
Je les respecte, ils sont dieux sur la terre;
Mais ne les faut de trop près regarder:
Sage mortel doit toujours se garder
De ces gens-là qui portent le tonnerre.
Partant, vilain, retournez vers le roi;
Dites-lui fort que je le remercie
De son logis; c’est trop d’honneur pour moi;
Il ne me faut tant de cérémonie:
Je suis content de mon bouge; et les dieux
Dans mon taudis m’ont fait un sort tranquille:
Mes biens sont purs, mon sommeil est facile,
J’ai le repos; les rois n’ont rien de mieux.
J’eus beau prêcher, et j’eus beau m’en défendre,
Tous ces messieurs, d’un air doux et bénin,
Obligeamment me prirent par la main:
« Allons, mon fils, marchons. » Fallut se rendre,
Fallut partir. Je fus bientôt conduit
En coche clos vers le royal réduit
Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères
Par Charles Cinq. O gens de bien, mes frères,
Que Dieu vous gard’ d’un pareil logement!
J’arrive enfin dans mon appartement.
Certain croquant avec douce manière
Du nouveau gîte exaltait les beautés,
Perfections, aises, commodités.
« Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière,
De ses rayons n’y porta la lumière:
Voyez ces murs de dix pieds d’épaisseur,
Vous y serez avec plus de fraîcheur. »
Puis me faisant admirer la clôture,
Triple la porte et triple la serrure,
Grilles, verrous, barreaux de tout côté:
« C’est, me dit-il, pour votre sûreté. »
Midi sonnant, un chaudeau l’on m’apporte;
La chère n’est délicate ni forte:
De ce beau mets je n’étais point tenté;
Mais on me dit: « C’est pour votre santé;
Mangez en paix, ici rien ne vous presse. »
Me voici donc en ce lieu de détresse,
Embastillé, logé fort à l’étroit,
Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid,
Trahi de tous, même de ma maîtresse.
O Marc-René, que Caton le Censeur
Jadis dans Rome eût pris pour successeur,
O Marc-René, de qui la faveur grande
Fait ici-bas tant de gens murmurer,
Vos beaux avis m’ont fait claquemurer:
Que quelque jour le bon Dieu vous le rende!

Voltaire

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Un commentaire sur “La Bastille”

  1. kufecome

    dit :

    Bonjour, quand ce poeme a-t-il ete ecris?

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