A Paris, en été, les soirs sont étouffants.
Et moi, noir promeneur qu’évitent les enfants,
Qui fuis la joie et fais, en flânant, bien des lieues,
Je m’en vais, ces jours-là, vers les tristes banlieues.
Je prends quelque ruelle où pousse le gazon
Et dont un mur tournant est le seul horizon.
Je me plais dans ces lieux déserts où le pied sonne,
Où je suis presque sûr de ne croiser personne.
Au-dessus des enclos les tilleuls sentent bon ;
Et sur le plâtre frais sont écrits au charbon
Les noms entrelacés de Victoire et d’Eugène,
Populaire et naïf monument, que ne gêne
Pas du tout le croquis odieux qu’à côté
A tracé gauchement, d’un fusain effronté,
En passant après eux, la débauche impubère.
Et, quand s’allume au loin le premier réverbère,
Je gagne la grand’ rue, où je puis encor voir
Des boutiquiers prenant le frais sur le trottoir,
Tandis que, pour montrer un peu ses formes grasses,
Avec son prétendu leur fille joue aux grâces.
François Coppée, Promenades et Intérieurs
En commentant un texte littéraire, j’essaie avant tout d’exprimer mes réactions face à ce que je lis et ressens, bien plus que de savoir comment un auteur applique telle ou telle règle de composition, de style, de prosodie, à son écriture, bien que cela soit parfois intéressant de le souligner au passage. Je m’adresse en priorité aux élèves de lycées, qui paraissent souvent démunis face à un texte notamment poétique et qui parfois consultent ce site bienveillant pour exprimer leurs difficultés et rechercher des conseils…
Extrait d’un recueil intitulé INTIMITÉS, ce poème en rimes suivies évoque une promenade, mais ce n’est pas n’importe quelle promenade si l’on en juge d’après le décor et le genre de scènes observées ou vécues ! Cette sortie d’un poète attentif à la banlieue parisienne est narrée en trois strophes.
Dans la première, François Coppée parle de lui, de son goût pour des promenades en solo, à la rencontre de lieux familiers qui ici ne sont pas les plus cotés de la capitale. Est-ce que la lumière et la chaleur de l’été redonnent quelque lustre à des habitats qui n’ont pas l’éclat et la distinction d’autres quartiers parisiens plus huppés ? Nullement. Il semble même que la canicule exprime par sa pesanteur le caractère « étouffant » autant psychologique que météorologique de cette déambulation qui n’est pas une balade vraiment festive. On peut s’interroger d’abord sur ce que recherche ce promeneur solitaire dans des espaces qui n’ont rien de particulièrement attractifs ? Il fait penser à une ombre, en se qualifiant lui-même de « noir promeneur » dont l’apparence maussade et triste fait fuir même les enfants ! Le paysage est désespérant et l’on se demande à quoi rime cette flânerie aux antipodes des beaux quartiers !On le comprend mieux à la strophe suivante.
Dans la deuxième strophe, la promenade étant entamée, il s’attendrit d’abord sur un lieu en particulier, un enclos planté de tilleuls en fleurs. Mais ce n’est qu’une brève note plaisante dans un ensemble plutôt affligeant et, étant donné ce qui suit, elle fait effet de cache-misère. Cela contraste en effet avec la disgrâce ou tout au moins la banalité des inscriptions murales qui contribuent à créer une ambiance peu sympathique. Bien sûr on a des noms d’amoureux tracés, non plus sur un tronc d’arbre avec un cœur fléché, mais au charbon sur la façade des maisons des quartiers populaires. Ils expriment l’éternelle rengaine des élans juvéniles qui veulent laisser leur trace pour l’éternité…. Mais tout ceci dans un désordre des plus anarchiques avec des graffitis aussi osés que maladroits voisinant probablement avec des interpellations ou même des insultes anonymes… De nos jours encore, lorsqu’on traverse certains quartiers des grandes villes aux murs bariolés de tags informes, de graffitis qui n’ont rien à voir avec le vrai Street art, on ne peut qu’éprouver un sentiment de malaise, tant la laideur de ces bombages exécutés à la va-vite, laissent transparaître la misère et l’indigence morale qui frappent les habitats socialement défavorisés. À propos d’un graffiti plus osé qui retient particulièrement son regard offusqué, François Coppée parle de
« débauche impubère », ce qui est un euphémisme pour évoquer l’immaturité de ces jeunes tagueurs du XIXe siècle, en mal d’inspiration…
Enfin dans la troisième strophe, c’est le retour de la promenade avec une dernière notation, celle d’une scène de rue que l’auteur traduit de façon prosaïque mais sans véritable mépris comme on pourrait le croire à première vue. Il décrit cependant avec une pointe d’ironie l’exhibition d’un jeune couple qui s’adonne à un jeu ancien de plein air que l’on appelait « jeu de grâce ». Cela consistait à lancer des petits cerceaux en bois qui devaient être récupérés par le joueur d’en face à l’aide de deux baguettes avec lesquelles il devait les relancer au premier et ainsi de suite. Ce jeu avait un côté sportif et exigeait des gestes et des mouvements censés développer la sveltesse et l’affinement de la silhouette. Cependant ce n’est pas tellement l’élégance du geste que retient ici François Coppée mais plutôt l’aspect trop potelé de la joueuse dont la morphologie n’a pas encore bénéficié des avantages physiques attribués à ce jeu. Cette notation peut paraître déplaisante, surtout à notre époque où, à juste titre, nous tentons d’éviter les clichés concernant l’apparence physique des personnes. Mais François Coppée s’inscrit dans un courant réaliste dont un des caractères est de montrer la réalité telle qu’elle est, sans embellissement, sans fioritures et particulièrement sous ses aspects les plus courants, les plus banals. Peut-être y exprime-t-il aussi, à tort ou à raison, un certain préjugé de classe correspondant à son époque. Il faut donc se replacer dans la deuxième moitié du XIXe siècle au cours de laquelle les gens du peuple n’avaient pas atteint l’actuel degré d’émancipation ni l’accès plus facile à des pratiques sportives et à des modes esthétiques favorisant l’apparence physique.
Sur le plan de la forme, je retiendrai que les rimes de ce poème sont, pour la plupart, riches, ce qui lui confère une certaine musicalité mais je trouve celles des deux derniers vers quelque peu détonantes. Elles rapprochent deux termes (grasses et grâce) qui, certes ont des consonances proches au point qu’on peut parler d’homonymie, mais ils sont tellement éloignés par leurs sens et leurs connotations que cela frise presque le mauvais goût ou la facilité. Même un grand poète peut avoir quelque faiblesse… Mais d’un autre côté n’est-ce pas justement l’effet que François Coppée cherche à produire pour caractériser tout ce qui, à ses yeux, paraît médiocre, moche et finalement triste dans ces quartiers qu’il traverse ? Comme il le disait lui-même dans le premier paragraphe : « Je m’en vais ce jour-là, vers de tristes banlieues ».
En conclusion, je dirais que dans ce poème nous avons le regard d’un poète sensible à l’état de ces banlieues du XIXe siècle dans lesquelles le décor, les usages et les mœurs, n’étaient pas ce qu’il y a de plus épanouissant pour les êtres humains qui les habitaient. Je laisse donc le dernier mot à ce poète apparemment sensible aux conditions de vie de ces quartiers paupérisés. Dans un passage du recueil intitulé PROMENADES et INTÉRIEURS, il écrit ces vers qui témoignent de son affection et de sa tristesse pour la vie humaine en ces lieux pitoyables où sévissaient l’indigence, la désaffection et qui, de plus, étaient condamnés à l’oubli et à tomber en ruine dans une indifférence peut-être générale :
« J’adore la banlieue avec ses champs en friche
Et ses vieux murs lépreux, où quelque ancienne affiche
Me parle de quartiers dès longtemps démolis. »
@mathis je suis d’accord avec toi
Bonjour, belle poésie même si elle est difficile à apprendre mais très très beau poème.
Joli poème
Bonjour je suis un élève du High school of West Virgina et je suis en train d’apprendre le français. J’ai vraiment apprécié ce poème.
Oui il est magnifique. Moi, j’aime bien le 4ème couplet. Je suis un fan. Merci pour cette expérience. Bonne journée a tous et a toute. ❤
Belle balade
Waw
Jolie…
Beau poème
C’est moche. Je n’aime pas.
Bonjour à tous, quel est la date de ce poème ? Merci
Jolie plume qui nous ballade dans des univers parallèles depuis la capitale jusqu’aux tristes banlieux, à la manière d’un rite initiatique intérieur.
Ce poème est magnifique.
Oui, il est magnifique. Moi, j’aime bien le 3ème couplet.
C’est un très beau poème !