Colloque sentimental

Paul Verlaine

Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux spectres ont évoqué le passé.

– Te souvient-il de notre extase ancienne ?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

– Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? – Non.

– Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.

– Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Paul Verlaine, Fêtes galantes

 

 

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19 commentaires sur “Colloque sentimental”

  1. Vanessa. LEBEAU

    dit :

    Relire Colloque sentimental de Paul Verlaine, aujourd’hui, n’est plus un simple retour à un poème appris autrefois. C’est une expérience de mémoire et de fidélité. Ce texte, d’une apparente simplicité, met en scène deux ombres qui se parlent dans un parc désert, sous les feuilles mortes. L’une se souvient, l’autre répond à peine. Ce dialogue inachevé dit la survivance du sentiment, mais aussi la cruauté du temps, qui n’efface pas tout de la même manière.

    Ce poème, je l’ai aimé et compris grâce au professeur Abdelkader GHELLAL, poète, écrivain et critique littéraire, professeur de littérature comparée à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Son enseignement m’a appris que Verlaine ne cherchait pas l’éclat, mais la justesse ; non pas la démonstration, mais l’inflexion discrète de la voix. Avec lui, la littérature cessait d’être un objet scolaire pour devenir une expérience intérieure.

    Avec les années, le poème a changé de place. À vingt ans, on y perçoit une mélancolie élégante ; plus tard, on y reconnaît des visages, des voix, des absences précises. Les deux ombres verlainiennes deviennent alors les figures de nos propres souvenirs dissymétriques : celui qui se souvient et celui qui s’est éloigné, celui qui garde et celui qui a laissé partir.

    Relire Colloque sentimental, c’est aussi entendre une autre voix, celle du professeur qui a su transmettre l’écoute du silence, la patience du texte, le respect du non-dit. Le poème devient un lieu de transmission, où se croisent la voix du poète et celle du passeur. Le colloque n’est plus seulement sentimental : il est intellectuel, humain, profondément fidèle.

    Ainsi, Verlaine continue de parler, non seulement par ses vers, mais par ceux qui les ont fait aimer. Certains poèmes, comme certains maîtres, ne nous quittent jamais. Ils nous accompagnent silencieusement, et leur voix, même lointaine, continue de dialoguer avec la nôtre.

  2. Patrice Saunier

    dit :

    Le lieu, le temps, les personnages d’antan, d’aujourd’hui ! les amours mortes qui n’en finissent plus de mourir ! avec le temps de Léo Ferré ! décidément l’amour existe t-il ? intérêt, peur, mort ! imagination, mais dans tous les cas, plus accessible qu’un dieu imaginaire ! les passantes, à une passante, respectivement de Georges Brassens et de Charles Baudelaire.. « parlez moi d’amour et j’vous fous mon point sur la gueule » toujours le sétois ! et pourtant tuer l’ennui et pourtant saluer la vie et la beauté..

  3. Jean Claude

    dit :

    Les chagrins font partie de la vie, mais les chagrins d’Amour sont les plus douloureux.

  4. Siegmund

    dit :

    Lorsque les 80 ans se profilent, que l’on a connu deux amours fous, l’un de jeunesse brisé par ma bêtise, l’autre de mon âge mûr par une maladie implacable et que l’on voit de sa fenêtre le Parc de la Tête d’Or à Lyon, le poème de Verlaine prend tout son sens en hiver devant « le vieux parc solitaire et glacé ».

  5. Lorette

    dit :

    C’est grâce à Mademoiselle Taziaux, ma prof de français, que j’ai appris à aimer ce poème, au lycée, et je continue à l’aimer, ce poème. Tellement vrai. Il faut passer par là, apparemment…

  6. Michel

    dit :

    J’ai aimé ce poème dans ma jeunesse et c’est aujourd’hui que j’en mesure l’immense beauté, ces sentiments amoureux disparus. Dans ce monde, je plains les jeunes, ou est la passion, l’amour fou d’André Breton disant à sa fille : je vous souhaite d’être follement aimée. La poésie m’aide à vivre

  7. Pierre BOLAND

    dit :

    C’est déjà du Samuel Beckett en gestation

  8. Jean-Michel CORNET

    dit :

    Je découvre très étonné que chaque ligne (chaque vers) de ce merveilleux poème doit être lue (volonté de Verlaine) en dix syllabes (pieds), ce qui impose de faites toutes les liaisons possibles (ou presque). D’ailleurs ne pas respecter cette volonté ne permet pas de le lire correctement avec une rythmique homogène. Ce n’est pas le seul poème que l’on récite sans trop faire attention à la rythmique (je pense à « partir c’est mourir un peu… ») mais peu importe : c’est sublime quand même dès l’instant que l’émotion est là… Et elle est bien là !

  9. Marianne Lecarme

    dit :

    Bien triste et tellement vrai, mais dit de cette manière c’est beau !

  10. La maman de Yanis

    dit :

    Comme il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir

    Comme c’est vrai… à en pleurer. On l’étudie à 20 ans, on comprend à 60 ans. Entre temps, les deux formes n’ont pas eu le bonheur ni la douceur d’évoquer le passé…

  11. Amoicomtedeuxmots

    dit :

    Rectificatif au commentaire de Peretz… ce n’est pas Jouvet qui recite les deux premiers vers :

    « Dans le vieux parc solitaire et glacé
    Deux formes ont tout à l’heure passé »

    mais Marie Bel Ui s’adresse à Jouvet, qui lui répond « de quoi vous mêlez vous ! »

  12. Bia Wouk

    dit :

    Dans Jane B. par Agnès V. Jane Birkin et Alain Souchon récitent ce poème.

  13. Maud

    dit :

    Dans le film de Dominik Moll, « Dans la nuit du 12 », Marceau interprété par Bouli Lanners évoque les premiers vers de ce poème de Verlaine en faisant référence au meurtre d’une jeune fille dans un parc. Saisissant.

  14. Peretz

    dit :

    La première fois que j’ai entendu les premiers vers c’était dits par Jouvet dans « Carnet de bal » qui est un film nostalgique sur les premières amours.

  15. G gordon

    dit :

    Ce poème de Verlaine me touche depuis l’adolescence. J’avais dormi un soir brumeux un moment de spleen dans le square Viviani a Paris près de la Seine. Puis j’ai imaginé ce lieu dans la nouvelle de J.P. Sartre « Les jeux sont fait et c’est dans ce brouillard que les deux spectres obtiennent de Dieu, si ils trouvent le temps de s’aimer en bas, de retourner sur terre. Malheureusement les jeux sont fait. »

    Quel dommage, quel temps perdu pour se venger l’un et l’autre de qui les a fait mourir. Une triste et jolie nouvelle.

  16. Sylvain FOULQUIER

    dit :

    Dans « Le voyage dans le passé  » Stefan Zweig cite les vers 5 et 6 de ce poème : l’infinie tristesse, l’émotion déchirante des vers de Verlaine collent parfaitement à celles du roman de Zweig (qui est à la fois le récit d’un amour inaccessible et une dénonciation de l’Allemagne nazie).

  17. Lola :)

    dit :

    C’est magnifique :'(

  18. Chris

    dit :

    Eh bien ! mêle ta vie à la verte forêt !
    Escalade la roche aux nobles altitudes.
    Respire, et libre enfin des vieilles servitudes,
    Fuis les regrets amers que ton cœur savourait.
    (Théodore de Banville)

  19. mimi

    dit :

    Il ne sert à rien de vouloir retrouver ses amours passées.

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