Les fusillés

Victor Hugo

Guerre qui veut Tacite et qui repousse Homère !
La victoire s’achève en massacre sommaire.
Ceux qui sont satisfaits sont furieux ; j’entends
Dire : — Il faut en finir avec les mécontents. —
Alceste est aujourd’hui fusillé par Philinte.
Faites.

Partout la mort. Eh bien, pas une plainte.
Ô blé que le destin fauche avant qu’il soit mûr !
Ô peuple !

On les amène au pied de l’affreux mur.
C’est bien. Ils ont été battus du vent contraire.
L’homme dit au soldat qui l’ajuste : Adieu, frère.
La femme dit : — Mon homme est tué. C’est assez.
Je ne sais s’il eut tort ou raison, mais je sais
Que nous avons traîné le malheur côte à côte ;
Il fut mon compagnon de chaîne ; si l’on m’ôte

Cet homme, je n’ai plus besoin de vivre. Ainsi
Puisqu’il est mort, il faut que je meure. Merci. —
Et dans les carrefours les cadavres s’entassent.
Dans un noir peloton vingt jeunes filles passent ;
Elles chantent ; leur grâce et leur calme innocent
Inquiètent la foule effarée ; un passant
Tremble. — Où donc allez-vous ? dit-il à la plus belle.
Parlez. — Je crois qu’on va nous fusiller, dit-elle.
Un bruit lugubre emplit la caserne Lobau ;
C’est le tonnerre ouvrant et fermant le tombeau.
Là des tas d’hommes sont mitraillés ; nul ne pleure ;
Il semble que leur mort à peine les effleure,
Qu’ils ont hâte de fuir un monde âpre, incomplet,
Triste, et que cette mise en liberté leur plaît.
Nul ne bronche. On adosse à la même muraille
Le petit-fils avec l’aïeul, et l’aïeul raille,
Et l’enfant blond et frais s’écrie en riant : Feu !

Ce rire, ce dédain tragique, est un aveu.
Gouffre de glace ! énigme où se perd le prophète !
Donc ils ne tiennent pas à la vie ; elle est faite
De façon qu’il leur est égal de s’en aller.
C’est en plein mois de mai ; tout veut vivre et mêler
Son instinct ou son âme à la douceur des choses ;
Ces filles-là devraient aller cueillir des roses ;
L’enfant devrait jouer dans un rayon vermeil ;
L’hiver de ce vieillard devrait fondre au soleil ;
Ces âmes devraient être ainsi que des corbeilles

S’emplissant de parfums, de murmures d’abeilles,
De chants d’oiseaux, de fleurs, d’extase, de printemps !
Tous devraient être d’aube et d’amour palpitants.
Eh bien, dans ce beau mois de lumière et d’ivresse,
Ô terreur ! c’est la mort qui brusquement se dresse,
La grande aveugle, l’ombre implacable et sans yeux ;
Oh ! comme ils vont trembler et crier sous les cieux,
Sangloter, appeler à leur aide la ville,
La nation qui hait l’Euménide civile,
Toute la France, nous, nous tous qui détestons
Le meurtre pêle-mêle et la guerre à tâtons !
Comme ils vont, l’œil en pleurs, bras tordus, mains crispées
Supplier les canons, les fusils, les épées,
Se cramponner aux murs, s’attacher aux passants,
Et fuir, et refuser la tombe, frémissants ;
Et hurler : On nous tue ! au secours ! grâce ! grâce !
Non. Ils sont étrangers à tout ce qui se passe ;
Ils regardent la mort qui vient les emmener.
Soit. Ils ne lui font pas l’honneur de s’étonner.
Ils avaient dès longtemps ce spectre en leur pensée.
Leur fosse dans leur cœur était toute creusée.
Viens, mort !

Être avec nous, cela les étouffait.
Ils partent. Qu’est-ce donc que nous leur avions fait ?
Ô révélation ! Qu’est-ce donc que nous sommes
Pour qu’ils laissent ainsi derrière eux tous les hommes,
Sans un cri, sans daigner pleurer, sans un regret ?

Nous pleurons, nous. Leur cœur au supplice était prêt.
Que leur font nos pitiés tardives ? Oh ! quelle ombre !
Que fûmes-nous pour eux avant cette heure sombre ?
Avons-nous protégé ces femmes ? Avons-nous
Pris ces enfants tremblants et nus sur nos genoux ?
L’un sait-il travailler et l’autre sait-il lire ?
L’ignorance finit par être le délire ;
Les avons-nous instruits, aimés, guidés enfin,
Et n’ont-ils pas eu froid ? et n’ont-ils pas eu faim ?
C’est pour cela qu’ils ont brûlé vos Tuileries.
Je le déclare au nom de ces âmes meurtries,
Moi, l’homme exempt des deuils de parade et d’emprunt,
Qu’un enfant mort émeut plus qu’un palais défunt
C’est pour cela qu’ils sont les mourants formidables,
Qu’ils ne se plaignent pas, qu’ils restent insondables,
Souriants, menaçants, indifférents, altiers,
Et qu’ils se laissent presque égorger volontiers.
Méditons. Ces damnés, qu’aujourd’hui l’on foudroie,
N’ont pas de désespoir n’ayant pas eu de joie.
Le sort de tous se lie à leur sort. Il le faut.
Frères, bonheur en bas, sinon malheur en haut !
Hélas ! faisons aimer la vie aux misérables.
Sinon, pas d’équilibre. Ordre vrai, lois durables,
Fortes mœurs, paix charmante et virile pourtant,
Tout, vous trouverez tout dans le pauvre content.
La nuit est une énigme ayant pour mot l’étoile.
Cherchons. Le fond du cœur des souffrants se dévoile.
Le sphinx, resté masqué, montre sa nudité.

Ténébreux d’un côté, clair de l’autre côté,
Le noir problème entr’ouvre à demi la fenêtre
Par où le flamboiement de l’abîme pénètre.
Songeons, puisque sur eux le suaire est jeté,
Et comprenons. Je dis que la société
N’est point à l’aise ayant sur elle ces fantômes ;
Que leur rire est terrible entre tous les symptômes,
Et qu’il faut trembler, tant qu’on n’aura pu guérir
Cette facilité sinistre de mourir.

Victor Hugo
L’année terrible, Michel Lévy frères, 1872

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17 commentaires sur “Les fusillés”

  1. la belle gosse

    dit :

    Un beau poème triste, j’aime ce genre de poèmes pour plusieurs raisons. La première guerre mondial est t’in grand moment de l’histoire de France.

  2. El Malick Sk city

    dit :

    A mon tour…je saluerai les sentiments qu’exhume Hugo… Je suis pas doué en commentaire parce que… Je me dis souvent qu’il est impossible de pouvoir raconter son rêve et celui des autres à la fois.

  3. Benji le bg

    dit :

    Benjamin, t’as raison ce poeme peut aussi s’adresser aux victimes de la premiere guerre mondiale.

  4. Spade

    dit :

    Oulah… Benjamin attention… Victor HUGO est mort en 1885… Comment veux tu qu’il écrive en 1872 un poême rendant hommage aux combattants de la première guerre mondiale… Non. Dans ce très beau poême, HUGO parle du soulèvement de la Commune en 1871. Et rend hommage aux nombreux communards, fusillés par les versaillais… Dans ce qui restera l’une des pages sombres de l’histoire de France et de Paris, qui verra des français s’entretuer… « L’homme dit au soldat qui l’ajuste : Adieu Frère »…

    Je te renvoie à tes manuels pour en savoir plus sur la Commune… Mais la leçon à retenir… Est de ne jamais asséner de vérités sans avoir fait le tour de la question…
    Bonne soirée.

  5. Benjamin

    dit :

    En gros, ce poem est un hommage á ceux qui sont morts pendant le Premiere Guerre Mondiale, je crois. Par contre, je sais pas quoi ressentir. C’est une melange de sentiments; la douleur, le peine, le joie… C’est comme s’ils comprennent la mort, et de quoi elle est capable. Par exemple:

    « Puisqu’il est mort, il faut que je meure. Merci ». Qui dirait ça? D’habitude, quelqu’un qui est sur le point de mourir aurait peur, ou courrait. Au lieu de cela, elle reste.

  6. Ema

    dit :

    Ce poème est superbe… Toutes ces personnes qui ont données leurs vies pour notre liberté. Je les remercie.

  7. justine

    dit :

    Je comprend la dureté et la veracité des faits…

  8. justine

    dit :

    je n’ai que 13 ans pourtant je comprend la vie si difficile qu’ils menaient, ils se battaient pour leur liberté et aujourd’hui plus que jamais on degrade cette liberté pour qui tant de personnes ont donné leur vie

  9. Chienandalou

    dit :

    Je préfère une écriture plus sobre comme par exemple Eugène guillevic dans son poeme « les charniers » même si celui ci est superbe

  10. hgs

    dit :

    J’ai 16 et je comprends rien. C’est vraiment dur.

  11. kéké

    dit :

    Ce texte est triste quand même,il m’a beaucoup aidé car en histoire j’étudie la 1ère Guerre mondiale et la 2nd et j’avais besoin d’un poète qui puisse parler de la guerre en générale comme ça je travail par la même occasion l’histoire des arts (ce qui arrive bientôt en plus). Voilà, merci au gars qui a mis ce poème 😉

  12. Enzo

    dit :

    J’ai 13 ans et je trouve ce poème suberbe!

  13. Sarah

    dit :

    Ce poème m’a vraiment ému il est très beau et je suis d’accord avec « manu », j’ai aussi 14 ans et ce poème n’est pas si compliqué que ça : pour moi si un poème est beau il n’y a rien à comprendre.

  14. manu

    dit :

    En réponse à vghyvjh, pourquoi fais-tu autant de fautes de français ? Pourquoi devrait-on utiliser le langage de la rue pour être compris ? je te souhaite bon courage pour tes futures lectures hormis les bd (à part Mafalda qui doit être bien compliquée pour ton niveau) que tu dois vénérer! un élève de 14 ans qui est au lycée.

  15. vghyvjh

    dit :

    Pourquoi fait-on des choses aussi compliqué ? Pourquoi employons-nous des mots incompréhensible ? Pourquoi ne pas utiliser un langage que tout le monde comprend ?

  16. elili

    dit :

    Ce poème est une merveille.

  17. fox

    dit :

    Génial ce poème, il m’a super bien aidé !!

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