À Alfred de Musset

Louise Ackermann

Un poète est parti ; sur sa tombe fermée
Pas un chant, pas un mot dans cette langue aimée
Dont la douceur divine ici-bas l’enivrait.
Seul, un pauvre arbre triste à la pâle verdure,
Le saule qu’il rêvait, au vent du soir, murmure
Sur son ombre éplorée un tendre et long regret.

Ce n’est pas de l’oubli ; nous répétons encore,
Poëte de l’amour, ces chants que fit éclore
Dans ton âme éperdue un éternel tourment,
Et le Temps sans pitié qui brise de son aile
Bien des lauriers, le Temps d’une grâce nouvelle
Couronne en s’éloignant ton souvenir charmant.

Tu fus l’enfant choyé du siècle. Tes caprices
Nous trouvaient indulgents. Nous étions les complices
De tes jeunes écarts; tu pouvais tout oser.
De la Muse pour toi nous savions les tendresses,
Et nos regards charmés ont compté ses caresses.
De son premier sourire à son dernier baiser.

Parmi nous maint poète à la bouche inspirée
Avait déjà rouvert une source sacrée;
Oui, d’autres nous avaient de leurs chants abreuvés.
Mais le cri qui saisit le cœur et le remue,
Mais ces accents profonds qui d’une lèvre émue
Vont à l’âme de tous, toi seul les as trouvés.

Au concert de nos pleurs ta voix s’était mêlée.
Entre nous, fils souffrants d’une époque troublée,
Le doute et la douleur formaient comme un lien.
Ta lyre en nous touchant nous était douce et chère ;
Dans le chantre divin nous sentions tous un frère ;
C’est le sang de nos cœurs qui courait dans le tien.

Rien n’arrêtait ta plainte, et ton âme blessée
La laissait échapper navrante et cadencée.
Tandis que vers le ciel qui se voile et se clôt
De la foule montait une rumeur confuse,
Fier et beau, tu jetais, jeune amant de la Muse,
A travers tous ces bruits ton immortel sanglot.

Lorsque le rossignol, dans la saison brûlante
De l’amour et des fleurs, sur la branche tremblante
Se pose pour chanter son mal cher et secret.
Rien n’arrête l’essor de sa plainte infinie,
Et de son gosier frêle un long jet d’harmonie
S’élance et se répand au sein de la forêt.

La voix mélodieuse enchante au loin l’espace….
Mais soudain tout se tait ; le voyageur qui passe
Sous la feuille des bois sent un frisson courir.
De l’oiseau qu’entraînait une ivresse imprudente
L’âme s’est envolée avec la note ardente ;
Hélas ! chanter ainsi c’était vouloir mourir !

Louise Ackermann, Premières Poésies, 1871

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11 commentaires sur “À Alfred de Musset”

  1. moi

    dit :

    Le top ce poème !

  2. Jacowboy

    dit :

    Je découvre Louise, elle invite à retrouver de Musset, une belle poésie qui me touche, qui me parle, qui m’invite à encore écrire… Je pense qu’elle mériterait plus d’exposition…

  3. gallienne

    dit :

    Poème touchant et sincère à la fois.

  4. thais

    dit :

    J’aime bien mais très long. Merci de me l’avoir appris.

  5. mouhmed

    dit :

    C’est un tres joli poème

  6. Mademoiselle

    dit :

    sympa mais un peu long

  7. fretier

    dit :

    Je relis ce poème qui livre ses espaces. Une sève nouvelle parfume cet automne. J’ai de nouveau envie d’écrire l’envolée de ce bonheur naissant à deux pas de mon âme. Merci tendre poème, grâce à toi je m’enivre de la douce liqueur des beautés éphémères.

  8. fretier

    dit :

    Je reste sur le profond murmure du dernier alexandrin…
    Poème d’une rare élégance.

  9. Claris

    dit :

    Bel éloge en vérité et bien mérité, mais vous n’aviez rien « madame  » à lui envier à ce que je constate moi pauvre poète amateur à mes heures, sans commune mesure évidemment avec le répertoire proposé…

  10. Andrea

    dit :

    quelle illustation peut représenter cette magnifique poésie ?

  11. yaddaden lounes

    dit :

    je veux bien devenir un poète comme vous monsieur

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