Saint-Graal

Claude Luezior

Ma plume s’est cassée. Pas sûr qu’un clavier la remplace, lui qui écrit dans une langue étrangère à mon être profond. Mon calame caressait les phrases de manière plus subtile, leur rondeur, leur respiration, leur appétence pour la forme sensuelle d’une conjugaison en gésine. Écrire, c’est aussi et peut-être avant tout dessiner.

La main court, parcourt, tatoue la cellulose, saigne souvent, quitte à ne laisser qu’un graffiti cabalistique, trace d’une souffrance ou d’une indicible jubilation…

Souvent, la mise en page dictée par une très artificielle intelligence me déconcerte : le mot, le mien, le mien-mot a perdu sa saveur, sa place, ses radicelles. Comme si cet habit neuf dans la géographie du poème travestissait l’exactitude de ma pensée, sa vivacité, sa bonhomie.

Les polices de caractère (dieu sait si mon caractère rebelle rechigne devant ladite maréchaussée !) sont certes innombrables mais aucune ne correspond vraiment à la fibre de mes doigts.

Et le clavier sans âme ne sécrète pas l’encre de ma plume, l’encre qui tache, l’encre bleue ou noire, l’encre si redoutable de l’écolier. Se cache en ma mémoire notre maîtresse (son nom était Marquis, elle fut la seule marquise de ma vie…) qui, un jour de communion première, versa l’onction au sein d’encriers scellés dans nos pupitres en bois. Rite initiatique : désormais, le Saint-Graal de la connaissance luisait devant nous.

Je ne suis pas sûr que le génial Bill Gates ait mesuré tout cela.

Claude Luezior

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