Sur une morte

Alfred de Musset

Elle était belle, si la Nuit
Qui dort dans la sombre chapelle
Où Michel-Ange a fait son lit,
Immobile peut être belle.

Elle était bonne, s’il suffit
Qu’en passant la main s’ouvre et donne,
Sans que Dieu n’ait rien vu, rien dit,
Si l’or sans pitié fait l’aumône.

Elle pensait, si le vain bruit
D’une voix douce et cadencée,
Comme le ruisseau qui gémit
Peut faire croire à la pensée.

Elle priait, si deux beaux yeux,
Tantôt s’attachant à la terre,
Tantôt se levant vers les cieux,
Peuvent s’appeler la Prière.

Elle aurait souri, si la fleur
Qui ne s’est point épanouie
Pouvait s’ouvrir à la fraîcheur
Du vent qui passe et qui l’oublie.

Elle aurait pleuré si sa main,
Sur son coeur froidement posée,
Eût jamais, dans l’argile humain,
Senti la céleste rosée.

Elle aurait aimé, si l’orgueil
Pareil à la lampe inutile
Qu’on allume près d’un cercueil,
N’eût veillé sur son coeur stérile.

Elle est morte, et n’a point vécu.
Elle faisait semblant de vivre.
De ses mains est tombé le livre,
Dans lequel elle n’a rien lu.

Alfred de Musset

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2 commentaires sur “Sur une morte”

  1. Vidiani Christelle

    dit :

    Ce poème aurait été inspiré par la princesse Belgiojoso et publié en 1842 dans la Revue des 2 Mondes.

  2. Vidiani Christelle

    dit :

    Après sa rupture avec Rachel, MUSSET, toujours en quête de femme, écrivait en septembre 1840 à sa marraine qu’ il voulait une femme qui soit « très quelque chose ». MUSSET après avoir été repoussé par la princesse, qui était une femme intellectuelle et libre un peu comme Georges SAND, à la beauté particulière parfois cadavérique, écrit « Sur une morte », 1842, publié dans la Revue des deux mondes. Peu de temps avant, il écrivait à sa marraine en octobre 1840: « Quand à présent mon parti est pris de ne plus la revoir je puis vous dire vraiment mon opinion sur elle je l’aime, je l’aime et je l’aime beaucoup. »

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