Sirènes j’ai rampé vers vos
Grottes tiriez aux mers la langue
En dansant devant leurs chevaux
Puis battiez de vos ailes d’anges
Et j’écoutais ces chœurs rivaux
Une arme ô ma tête inquiète
J’agite un feuillard défleuri
Pour écarter l’haleine tiède
Qu’exhalent contre mes grands cris
Vos terribles bouches muettes
Il y a là-bas la merveille
Au prix d’elle que valez-vous
Le sang jaillit de mes otelles
À mon aspect et je l’avoue
Le meurtre de mon double orgueil
Si les bateliers ont ramé
Loin des lèvres à fleur de l’onde
Mille et mille animaux charmés
Flairant la route à la rencontre
De mes blessures bien-aimées
Leurs yeux étoiles bestiales
Éclairent ma compassion
Qu’importe ma sagesse égale
Celle des constellations
Car c’est moi seul nuit qui t’étoile
Sirènes enfin je descends
Dans une grotte avide J’aime
Vos yeux Les degrés sont glissants
Au loin que vous devenez naines
N’attirez plus aucun passant
Dans l’attentive et bien-apprise
J’ai vu feuilloler nos forêts
Mer le soleil se gargarise
Où les matelots désiraient
Que vergues et mâts reverdissent
Je descends et le firmament
S’est changé très vite en méduse
Puisque je flambe atrocement
Que mes bras seuls sont les excuses
Et les torches de mon tourment
Oiseaux tiriez aux mers la langue
Le soleil d’hier m’a rejoint
Les otelles nous ensanglantent
Dans le nid des Sirènes loin
Du troupeau d’étoiles oblongues
Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913
@Roi of the Suisse
Dans la mythologie les sirènes attirent les marins avec leurs chants, donc leur « charme » ne vient pas de leur beauté physique, surtout dans la mythologie grec où se sont des monstres.
Sinon ce poème est connu pour être assez hermétique (double-sens, voir hermès trismegiste). Bref on l’interprète comme on veut je n’ai pas plus raison qu’un autre si toi tu l’as vu comme ça tu as eu raison.
@Roi of the Suisse
Pas sûr, car dans la mythologie grec les sirènes sont des créatures mi-femme mi-oiseau. Et dans la première strophe du poème il dit, en parlant des sirènes: « Puis battiez de vos ailes d’anges ». D’un autre côté je crois avoir lu quelque part que dans la chanson du mal aimé Apollinaire transforme la figure de la sirène femme-oiseau en femme-poisson suivant une tradition danoise (je crois, je ne le rappelle plus, ou peut être je confond avec la petite sirène), sachant qu’en plus Apollinaire est d’origine Polonaise et qu’il est très cultivé. En fin bref, ça remonte à longtemps ce que j’ai lu donc c’est très imprécis et peut être faux.
Une première chose à dire, c’est que ce poème n’est pas vraiment dans le style habituel d’Appolinaire, c’est plutôt un pastiche du style de Mallarmé, avec tout le symbolisme et l’obfuscation que ça implique…
De ce que j’en comprends, il y a deux forces ici qui s’affrontent, rivalisent en terme de charme / de beauté : d’un côté, il y a le monde de la mer, avec les sirènes, qui représentent peut-être les femmes, ou a minima les prostituées (« n’attirez plus aucun passant »), leur charme provenant de leur beauté physique, et non pas de leurs paroles (leurs bouches sont muettes), et de l’autre côté, il y a le monde du ciel (étoiles, oiseaux, soleil…), qui est celui du poète, qui se targue d’être supérieur (en admettant être orgueilleux), son charme lui venant de sa poésie, poésie qui lui vient des blessures de son âme (otelles, saignements…), et pourtant, bien que se sachant plus noble, plus sage et d’un degré supérieur (les sirènes sont naines à côté), le poète est malgré tout irrémédiablement attiré par elles et leur grotte (vagin ?).
Laissez votre coeur vous guider c’est de la poésie. Et vous comprendrez ! Rampez vers les grottes et tirez aux mers la langues. Bonne relecture.
Je suis un élève de première littéraire et j’éprouve énormément de difficultés à comprendre ce poème. J’aimerai obtenir des informations complémentaires, pouvez vous m’expliquer le sens de cette oeuvre?