Les Éléphants

Charles Leconte de Lisle

Le sable rouge est comme une mer sans limite,
Et qui flambe, muette, affaissée en son lit.
Une ondulation immobile remplit
L’horizon aux vapeurs de cuivre où l’homme habite.

Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus
Dorment au fond de l’antre éloigné de cent lieues,
Et la girafe boit dans les fontaines bleues,
Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.

Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile
L’air épais où circule un immense soleil.
Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil,
Fait onduler son dos dont l’écaille étincelle.

Tel l’espace enflammé brûle sous les cieux clairs ;
Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes,
Vont au pays natal à travers les déserts.

D’un point de l’horizon, comme des masses brunes,
Ils viennent, soulevant la poussière et l’on voit,
Pour ne point dévier du chemin le plus droit,
Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.

Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine ;
Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine
Se voûte puissamment à ses moindres efforts.

Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche,
Il guide au but certain ses compagnons poudreux ;
Et creusant par derrière un sillon sablonneux,
Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.

L’oreille en éventail, la trompe entre les dents,
Ils cheminent, l’œil clos. Leur ventre bat et fume,
Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume,
Et bourdonnent autour mille insectes ardents.

Mais qu’importent la soif et la mouche vorace,
Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé ?
Ils révent en marchant du pays délaissé,
Des forêts de figuiers où s’abrita leur race.

Ils reverront le fleuve échappé des grands monts,
Où nage en mugissant l’hippopotame énorme ;
Où, blanchis par la lune, et projetant leur forme,
Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.

Aussi, pleins de courage et de lenteur ils passent
Comme une ligne noire, au sable illimité ;
Et le désert reprend son immobilité
Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent.

Charles Leconte de Lisle, Poëmes et Poésies

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6 commentaires sur “Les Éléphants”

  1. noirot

    dit :

    Le poète n’est tenu à rien. Et s’il était tenu au vraisemblable et au réel, sa poésie serait sans saveur, un copié-collé du monde dont précisément il veut nous épargner les méchantes humeurs. Ce poème a fait partie de la culture générale enseignée dans les écoles primaires des années 50. Soyons heureux de l’avoir appris, et reconnaissants à Leconte de l’Isle de l’avoir composé.

  2. Patrick Delmas

    dit :

    Pas d’éléphants dans le désert ? Pas un cas général mais il faut voir les documentaires sur la Namibie. C’est justement après un tel documentaire, avec les éléphants marchant dans le désert, que j’ai pensé à ce poème et que j’ai relu ces vers. J’ai toujours trouvé qu’ils exprimaient bien la puissance des éléphants et cet effort régulier pour avancer. Mais c’est vrai que Leconte de Lisle n’y connaissait pas grand chose en éléphants, ce n’est jamais un vieux chef qui guide le troupeau mais une femelle.

  3. Jean-Claude Manzon

    dit :

    Adolescent, je connaissais par coeur les Poèmes barbares… et les éléphants entre autres. Quelques années en Afrique m’apprirent que Leconte de Lisle n’y mit jamais les pieds. Peut-on imaginer sérieusement des éléphants survivant dans des déserts ? Je lui sais gré néanmoins d’avoir préparé mon oreille à Baudelaire.

  4. Stephend Pagliaro

    dit :

    Sublime poème sur les Éléphants.

  5. RIZO

    dit :

    J’ai dû le copier cent fois au moins, en retenue de 4h30 à 5h30 durant un bon mois, en 1952 à l’école primaire de Sétif ; le soleil couchant éclairait la salle de classe et je finissais par voir les éléphants… en tout cas de ces séances d’écriture je n’ait retenu que les deux premiers vers !

  6. spigarelli

    dit :

    Très beau poème

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