La lumière s’éveille à l’orient du monde.
Elle s’épanouit en gerbes, elle inonde,
Dans la limpidité transparente de l’air,
Le givre des hauts pics d’un pétillant éclair.
Au loin, la mer immense et concave se mêle
À l’espace infini d’un bleu léger comme elle,
Où, s’enlaçant l’un l’autre en leurs cours diligents,
Sinueux et pareils à des fleuves d’argent,
Les longs courants du large, aux sources inconnues,
Étincellent et vont se perdre dans les nues ;
Tandis qu’à l’Occident où la brume s’enfuit,
Comme un pleur échappé des yeux d’or de la Nuit,
Une étoile, là-bas, tombe dans l’étendue
Et palpite un moment sur les flots suspendue.
Mais sur le vieux Piton, roi des monts ses vassaux
Hôte du ciel, seigneur géant des grandes Eaux,
Qui dresse, dédaigneux du fardeau des années,
Hors du gouffre natal ses parois décharnées,
Un silence sacré s’épand de l’aube en fleur.
Jamais le Pic glacé n’entend l’oiseau siffleur,
Ni le vent du matin empli d’odeurs divines
Qui rit dans les palmiers et les fraîches ravines,
Ni parmi le corail des antiques récifs,
Le murmure rêveur et lent des flots pensifs,
Ni les vagues échos de la rumeur des hommes.
Il ignore la vie et le peu que nous sommes,
Et calme spectateur de l’éternel réveil,
Drapé de neige rose, il attend le Soleil.
Charles Leconte de Lisle, Derniers Poèmes
Lorsqu’en novembre 2005 je découvris le Piton des Neiges, le soleil dardait ses rayons. Il était quinze heures et les trois cirques étalaient leurs décors sous un ciel immaculé. C’était d’une beauté merveilleuse, celle qui vous ravit l’âme et ne tolère pas de commentaire. J’étais seul avec mon épouse Ginou et nous n’avons pratiquement rien dit jusqu’au moment de quitter le site enchanteur pour le repas du soir et la nuit à la caverne Dufour.
Nous sommes retournés au Piton en décembre 2007, mais là, nous avons adopté la tradition : nuit à la caverne, lever à quatre heures et montée au sommet pour le lever du soleil. Les cirques se lovaient dans une brume épaisse et nos nombreux compagnons distillaient leurs commentaires dans un brouhaha incessant. Ah! le tourisme de masse…
Je ne suis jamais monté sur le Piton des Neiges! Mais en lisant ce poème, je vois la beauté de ce spectacle que nous offre ce vieux Piton du haut de ses sommets! La lumière qui s’éveille, qui s’épanouit en gerbes! La mer au loin, étincelante, immense, qui se confond avec le ciel! La dernière étoile qui palpite encore un moment, suspendue sur les flots! La solitude de ce pic glacé qui attend l’éternel réveil, drapé de neige rose, insouciant de la rumeur des hommes!
Trop beau, surtout lorsque on le lit dans les lieux mêmes où il a été écrit !