À une jeune fille

Charles Cros

Pourquoi, tout à coup, quand tu joues,
Ces airs émus et soucieux ?
Qui te met cette fièvre aux yeux,
Ce rose marbré sur les joues ?

Ta vie était, jusqu’au moment
Où ces vagues langueurs t’ont prise,
Un ruisseau que frôlait la brise,
Un matinal gazouillement.

*

Comme ta beauté se révèle
Au-dessus de toute beauté,
Comme ton cœur semble emporté
Vers une existence nouvelle,

Comme en de mystiques ardeurs
Tu laisses planer haut ton âme.
Comme tu te sens naître femme
À ces printanières odeurs,

Peut-être que la destinée
Te montre un glorieux chemin ;
Peut-être ta nerveuse main
Mènera la terre enchaînée.

*

À coup sûr, tu ne seras pas
Épouse heureuse, douce mère ;
Aucun attachement vulgaire
Ne peut te retenir en bas.

*

As-tu des influx de victoire
Dans tes beaux yeux clairs, pleins d’orgueil,
Comme en son virginal coup d’œil
Jeanne d’Arc, de haute mémoire ?

Dois-tu fonder des ordres saints,
Être martyre ou prophétesse ?
Ou bien écouter l’âcre ivresse
Du sang vif qui gonfle tes seins ?

Dois-tu, reine, bâtir des villes
Aux inoubliables splendeurs,
Et pour ces vagues airs boudeurs
Faire trembler les foules viles ?

*

Va donc ! tout ploiera sous tes pas,
Que tu sois la vierge idéale
Ou la courtisane fatale…
Si la mort ne t’arrête pas.

Charles Cros, Le Coffret de santal

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4 commentaires sur “À une jeune fille”

  1. Johnson ma gueule

    dit :

    Fantastique et enivrant❤

  2. Ananas Roger

    dit :

    A qui s’adresse ce poème?? Il est Magnifique!

  3. Alain Maltais

    dit :

    Il y a des poètes et des poèmes qui s’enivrent. J’ai bien aimé. Je serais allé au lit rejoindre mon amour si tu n’avais pas été si long. Le jour se lève sur les derniers mots de ton délire. Je n’ai pas froissé mes draps, Je n’ai pas fait l’amour. J’ai passé mon temps à te lire.

  4. le poete de l’exil

    dit :

    magnifique

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