Le doigt de la femme

Victor Hugo

Dieu prit sa plus molle argile
Et son plus pur kaolin,
Et fit un bijou fragile,
Mystérieux et câlin.

Il fit le doigt de la femme,
Chef-d’œuvre auguste et charmant,
Ce doigt fait pour toucher l’âme
Et montrer le firmament.

Il mit dans ce doigt le reste
De la lueur qu’il venait
D’employer au front céleste
De l’heure où l’aurore naît.

Il y mit l’ombre du voile,
Le tremblement du berceau,
Quelque chose de l’étoile,
Quelque chose de l’oiseau.

Le Père qui nous engendre
Fit ce doigt mêlé d’azur,
Très fort pour qu’il restât tendre,
Très blanc pour qu’il restât pur,

Et très doux, afin qu’en somme
Jamais le mal n’en sortît,
Et qu’il pût sembler à l’homme
Le doigt de Dieu, plus petit.

Il en orna la main d’Ève,
Cette frêle et chaste main
Qui se pose comme un rêve
Sur le front du genre humain.

Cette humble main ignorante,
Guide de l’homme incertain,
Qu’on voit trembler, transparente,
Sur la lampe du destin.

Oh ! dans ton apothéose,
Femme, ange aux regards baissés,
La beauté, c’est peu de chose,
La grâce n’est pas assez ;

Il faut aimer. Tout soupire,
L’onde, la fleur, l’alcyon ;
La grâce n’est qu’un sourire,
La beauté n’est qu’un rayon ;

Dieu, qui veut qu’Ève se dresse
Sur notre rude chemin,
Fit pour l’amour la caresse,
Pour la caresse ta main.

Dieu, lorsque ce doigt qu’on aime
Sur l’argile fut conquis,
S’applaudit, car le suprême
Est fier de créer l’exquis.

Ayant fait ce doigt sublime,
Dieu dit aux anges : Voilà !
Puis s’endormit dans l’abîme ;
Le diable alors s’éveilla.

Dans l’ombre où Dieu se repose,
Il vint, noir sur l’orient,
Et tout au bout du doigt rose
Mit un ongle en souriant.

Victor Hugo, Les Chansons des rues et des bois, 1865

Imprimer ce poème

6 commentaires sur “Le doigt de la femme”

  1. Lya

    dit :

    Juste magnifique

  2. Jean-Paul PAILLET

    dit :

    Ce doigt que j’ignorais m’apparaît, et je revois le doigt de Dieu dans Les chants de Maldoror… A vérifier, il apparaît qu’Isidore Ducasse à lu ce poème… Pour autant il a inversé la vapeur (les nuages sans dessus dessous), puisque c’est Dieu en personne qui a perdu un doigt, lequel gît planté dans le sol…

  3. Yves-Marie

    dit :

    Je dois connaître trop peu Hugo : l’humour de la chute m’a surpris.
    Deux questions : 1) Pourquoi « Le tremblement du berceau » ?
    2) Pourquoi « De l’heure où l’aurore naît » et pas « A l’heure… » ?

  4. Sylvain FOULQUIER

    dit :

    « La femme nue c’est le ciel bleu. Nuages et vêtements font obstacle à la contemplation. La beauté et l’infini veulent être regardés sans voiles. Au fond c’est la même extase : l’idée de l’infini se dégage du beau comme l’idée du beau se dégage de l’infini. La beauté, ce n’est pas autre chose que l’infini contenu dans un contour.  » Victor Hugo.

  5. Gribouilleuse de mot

    dit :

    Si… incroyable, toute la beauté de la poésie classique et un soupçon d’humour, une chute des plus fine.

  6. Anne So

    dit :

    Magnifique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *