Une page blanche

Esther Granek

Une page blanche qui attend
immaculée et sans visage
déjà fait pleurer les enfants
à peine sortis du premier âge.
Une page blanche dira demain
qui est génie, qui est crétin.
Oubliez-la, mauvais élèves !
C’est tout au plus un vilain rêve…

Une page blanche qui attend
dans sa pureté virginale,
c’est encore l’éternel tourment
d’une inspiration qui vient mal.
Une page blanche se tord de rire
quand le poète n’a rien à dire.
Et comme il a tout raconté,
voilà sa carrière terminée.

Une page blanche qui attend
parmi les pages d’une vie
vous fera regretter souvent
vos ambitions inaccomplies.
Ça vous rappelle en vérité
ce qui en vous tient du raté.
Alors pensez : mon fils fera
ce que moi-même je ne fis pas.

Une page blanche qui ne dit rien
des silences qui vous allaient bien
sans contrarier votre destin
dans notre monde de coquins
quand il vous plut de ne pas voir
et aussi de ne pas savoir,
cette page, disons-le entre nous,
elle est encore plus laide qu’un pou !

Esther Granek, Portraits et chansons sans retouches, 1976

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