Sans domicile

Jean Richepin

Qui ça ? moi, sans domicile !
Si on peut dir’ ! J’en ai rien.
J’en ai des cent et des mille.
Seul’ment j’en trouv’ pa’ un d’ bien.

J’ couch’ quéqu’fois dans des bâtisses ;
Mais on en sort blanc partout.
Ça vous donn’ l’air d’un artisse !
J’aim’ pas ça. Chacun son goût.

J’ couch’ quéqu’ fois sous des voitures ;
Mais on attrap’ du cambouis.
J’ veux pas ch’linguer la peinture
Quand j’ suç’ la pomme à ma Louis.

J’ couch’ quéqu’fois dans les fortifes ;
Mais on s’enrhum’ du cerveau.
L’ lend’main, on fait l’ chat qui r’niffe,
Et l’ blair’ coul’ comme un nez d’ veau.

J’ couch’ quéqu’fois sur un banc d’ gare ;
Mais le ch’min d’ fer à côté
Fout tout l’ temps du tintamarre.
Les ronfleurs, ça m’ fait tarter.

J’ couch’ quéqu’fois dans des péniches ;
Mais quand on s’ réveill’, tabeau !
La Sein’ vous a fait c’te niche
D’ vous tremper l’ cul. Moi j’ crains l’eau.

J’ couch’ quéqu’fois dans des pissoires :
Mais on croit, quand vous sortez,
Qu’ vous v’nez d’y fair’ des histoires,
Et j’ suis pas pour ces sal’tés.

J’ couch’ quéqu’fois chez des gonzesses ;
Mais j’ suis dégoûté d’ leur pieu.
Il y pass’ trop d’ pair’s de fesses.
J’ suis délicat, nom de Dieu !

Enfin quéqu’fois quand on m’ pomme,
J’ couch’ au post’. C’est chouett’, c’est chaud,
Et c’est là qu’on trouve, en somme,
Les gens les plus comme il faut.

Jean Richepin, La chanson des gueux

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