Le cygne

Sully Prudhomme

Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes,
Le cygne chasse l’onde avec ses larges palmes,
Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil
A des neiges d’avril qui croulent au soleil ;
Mais, ferme et d’un blanc mat, vibrant sous le zéphire,
Sa grande aile l’entraîne ainsi qu’un lent navire.
Il dresse son beau col au-dessus des roseaux,
Le plonge, le promène allongé sur les eaux,
Le courbe gracieux comme un profil d’acanthe,
Et cache son bec noir dans sa gorge éclatante.
Tantôt le long des pins, séjour d’ombre et de paix,
Il serpente, et laissant les herbages épais
Traîner derrière lui comme une chevelure,
Il va d’une tardive et languissante allure ;
La grotte où le poète écoute ce qu’il sent,
Et la source qui pleure un éternel absent,
Lui plaisent : il y rôde ; une feuille de saule
En silence tombée effleure son épaule ;
Tantôt il pousse au large, et, loin du bois obscur,
Superbe, gouvernant du côté de l’azur,
Il choisit, pour fêter sa blancheur qu’il admire,
La place éblouissante où le soleil se mire.
Puis, quand les bords de l’eau ne se distinguent plus,
A l’heure où toute forme est un spectre confus,
Où l’horizon brunit, rayé d’un long trait rouge,
Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge,
Que les rainettes font dans l’air serein leur bruit
Et que la luciole au clair de lune luit,
L’oiseau, dans le lac sombre, où sous lui se reflète
La splendeur d’une nuit lactée et violette,
Comme un vase d’argent parmi des diamants,
Dort, la tête sous l’aile, entre deux firmaments.

René-François Sully Prudhomme, Les solitudes

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18 commentaires sur “Le cygne”

  1. Thierry Chevrier

    dit :

    Pour répondre à Marie, qui doit se demander pourquoi personne ne lui répond, au sujet de cet « éternel absent » que pleure la source, c’est juste une métaphore… Une généralité, que chacun peut interpréter au gré de sa sensibilité propre.
    La source coule, c’est un phénomène physique concret, résultat de l’écoulement des eaux en vertu de la gravitation, après évaporation et condensation : elle n’a aucune vocation à devenir humaine, à signifier quoi que ce soit.
    Mais le poète, Sully Prudhomme, qui avait l’âme chagrine et gonflée de nostalgie, regrettait dans son coeur une femme perdue… Beaucoup de ses autres poèmes en parlent, si tu cherches à les parcourir un jour.
    L’ayant passionnément aimée, il prête à la source la faculté de s’émouvoir de sa tristesse, et de pleurer avec lui cette disparue. Tout lecteur qu’agite un manque, un chagrin, un espoir, peut entendre et comprendre cette image : « oui, c’est évident, la source me comprend, et pleure avec moi l’éternel absent(e) qui hélas, ne reviendra pas ! »
    C’est ce qu’on appelle en termes littéraires une personnification : on prête à un objet une fonction fictive, qui n’est pas de son ressort ordinaire. Cette figure de style (parmi d’autres, riches et nombreuses) s’allie à un rythme et un choix de vocabulaire précis pour composer un tableau, une harmonie dont on peut (ou pas) ressentir le charme…
    Moi, c’est ce poème, découvert il y a maintenant trois ans, qui m’a donné envie de découvrir son auteur. Et comme il m’a séduit, par son talent, sa modestie et l’oubli invraisemblable dans lequel il gît aujourd’hui, je prépare sur lui aujourd’hui un livre, destiné à le faire redécouvrir à nos contemporains.
    Puisses-tu le lire un jour.

  2. Jacqueline Nachtergael

    dit :

    Je l’ai appris à l’école quand j’avais douze ans. Soixante-six ans plus tard, je n’en ai oublié aucun mot! Mon poème préféré !

  3. SYLVIE DOREZ VERMILLARD

    dit :

    Je l’ai récité à un concours de diction à Lambersart en 1967, il m’a porté chance, j’ai gagné un dictionnaire ! C’est un très beau texte, que je viens de retrouver, pour mon plus grand plaisir.

  4. Marie

    dit :

    J’aime bien ce poème mais je ne comprends pas tout . Que veut dire « la source qui pleure un éternel absent »? Qui est cet absent?

  5. Timmy

    dit :

    J’aime bien ce poème, c’est tout ce que j’ai à dire.

  6. Luc

    dit :

    J’adore le reciter lentement en ecoutant « Le cygne » du carnaval des animaux, de Camille Saint Saens, Avec la musique duquel ce poeme s’accorde …magnifiquement.

  7. MICHEL HAYOT

    dit :

    Puni par le proviseur, en 1958 j’ai eu 1 heure pour l’apprendre, au bout de l’heure impossible d’en sortir un mot.
    aujourd’hui il me revient à l’esprit seulement le nom du poète.

  8. ghislaine monville

    dit :

    C’est mon poème préféré, dommage que l’on dégoûte de la poésie les jeunes en voulant leur faire apprendre par cœur. Le « par cœur » est idiot, un poème ça se lit et ça s’apprécie de cette façon…

  9. Hélène Cruickshank

    dit :

    Comme Nicole j’ai appris ce merveilleux poème au secondaire et je le sais encore par coeur.

  10. Chang

    dit :

    Je hais ce poème. Ma mère me faisait monter sur la table pour le déclamer et depuis je suis traumatisé.

  11. Thérèse Dubé

    dit :

    Magnifique poème que j’ai appris en 1959, alors que j’avais 14 ans. Il m’a tant touchée. Merci!

  12. Jean-gauthier

    dit :

    Je dois actuellement apprendre ce poème et je peux vous dire que je ne l’apprécie pas beaucoup…

  13. France Mounier

    dit :

    J’ai 78 ans. C’est un merveilleux poème que je ne me lasse pas de réapprendre encore et encore.

  14. Odile

    dit :

    Superbe! J’adore les alexandrins. C’est ma mère qui est en EHPAD qui m’en a parlé. Je vais lui lire pour lui rafraîchir la mémoire.

  15. Gauvain

    dit :

    J’ai appris ce poème en CM2. C’est une splendeur de beauté. Evocation, choix des mots, majesté sereine de l’alexandrin. J’ai 82 ans et je veux le faire apprendre à ma petite-fille de 8 ans. Je m’arrêterai à « Et glisse » . Admirable.

  16. Nicole

    dit :

    J’ai du l’apprendre par cœur en 10ieme année d’école, au Québec, Canada, j’ai maintenant 72 et je le sais toujours. C’est un poème qui chante la beauté du signe et on peut tout à fait imaginer l’oiseau en lisant ce poème.

  17. Costemend

    dit :

    Plein d’elegance

  18. Guiliani

    dit :

    Magnifique

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