Épitaphe pour un lièvre

Jean Richepin

Au temps où les buissons flambent de fleurs vermeilles,
Quand déjà le bout noir de mes longues oreilles
Se voyait par-dessus les seigles encor verts
Dont je broutais les brins en jouant au travers,
Un jour que, fatigué, je dormais dans mon gîte,
La petite Margot me surprit. Je m’agite,
Je veux fuir. Mais j’étais si faible, si craintif!
Elle me tint dans ses deux bras : je fus captif.
Certes elle m’aimait bien, la gentille maîtresse.
Quelle bonté pour moi, que de soins, de tendresse !
Comme elle me prenait sur ses petits genoux
Et me baisait! Combien ses baisers m’étaient doux !
Je me rappelle encor la mignonne cachette
Qu’elle m’avait bâtie auprès de sa couchette,
Pleine d’herbes, de fleurs, de soleil, de printemps,
Pour me faire oublier les champs, les libres champs.
Mais quoi! l’herbe coupée, est-ce donc l’herbe fraîche ?
Mieux vaut l’épine au bois que les fleurs dans la crèche.
Mieux vaut l’indépendance et l’incessant péril
Que l’esclavage avec un éternel avril.
Le vague souvenir de ma première vie
M’obsédant, je sentais je ne sais quelle envie ;
J’étais triste ; et malgré Margot et sa bonté
Je suis mort dans ses bras, faute de liberté.

Jean Richepin, La chanson des gueux, 1881

Imprimer ce poème

Un commentaire sur “Épitaphe pour un lièvre”

  1. Wirna

    dit :

    Pauvre petit lapin…

    Une vie confortable et à la routine bien installée est triste, car elle ne peut aussi trépidante et inédite qu’une vie libre. Les goûts de ces deux vies sont tellement différents… Confort et monotonie, ou liberté périlleuse et vie intrépide ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *