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Au Nord


Deux vieux marins des mers du Nord
S’en revenaient, un soir d’automne,
De la Sicile et de ses îles souveraines,
Avec un peuple de Sirènes,
A bord.

Joyeux d’orgueil, ils regagnaient leur fiord,
Parmi les brumes mensongères,
Joyeux d’orgueil, ils regagnaient le Nord
Sous un vent morne et monotone,
Un soir de tristesse et d’automne.
De la rive, les gens du port
Les regardaient, sans faire un signe :
Aux cordages le long des mâts,
Les Sirènes, couvertes d’or,
Tordaient, comme des vignes,
Les lignes
Sinueuses de leurs corps.
Et les gens se taisaient, ne sachant pas
Ce qui venait de l’océan, là-bas,
A travers brumes ;
Le navire voguait comme un panier d’argent
Rempli de chair, de fruits et d’or bougeant
Qui s’avançait, porté sur des ailes d’écume.

Les Sirènes chantaient
Dans les cordages du navire,
Les bras tendus en lyres,
Les seins levés comme des feux ;
Les Sirènes chantaient
Devant le soir houleux,
Qui fauchait sur la mer les lumières diurnes ;
Les Sirènes chantaient,
Le corps serré autour des mâts,
Mais les hommes du port, frustes et taciturnes,
Ne les entendaient pas.

Ils ne reconnurent ni leurs amis
- Les deux marins - ni le navire de leur pays,
Ni les focs, ni les voiles
Dont ils avaient cousu la toile ;
Ils ne comprirent rien à ce grand songe
Qui enchantait la mer de ses voyages,
Puisqu’il n’était pas le même mensonge
Qu’on enseignait dans leur village ;
Et le navire auprès du bord
Passa, les alléchant vers sa merveille,
Sans que personne, entre les treilles,
Ne recueillît les fruits de chair et l’or.

Emile Verhaeren

5 commentaires sur “Au Nord”

  1. ataoconteur a dit:

    01 nov 10 à 13:12

    Très beau conte humaniste

  2. Annick Tirache a dit:

    22 mar 11 à 16:35

    Emile Verharen c’est toute ma jeunesse
    c’est le temps des poèmes

  3. Michel Curchod a dit:

    28 juil 11 à 9:17

    Magnifique poème, terrible d’actualité (les gens qui ne voient plus …) et bravo pour le site.
    C’est mon ami Zweig qui m’a donnée envie de cliquer sur Verhaeren, et il y a fort à parier que je vais, après 54 ans d’ignorance ou presque, me mettre à la poésie …
    Merci.

  4. Gisou a dit:

    18 août 11 à 0:13

    Magnifique …

    Merci pour ce partage.

  5. chipie95320 a dit:

    23 sept 11 à 15:50

    merci pour ce poème magnifique
    Emile Verharen me rappelle bien des souvenirs d’enfance
    merci pour tous ces poèmes que l’on trouve sur ce blog
    amitié Chantal


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