Mors

Victor Hugo

Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
Noir squelette laissant passer le crépuscule.
Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule,
L’homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
Tombaient; elle changeait en désert Babylone,
Le trône en l’échafaud et l’échafaud en trône,
Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
Et les femmes criaient : — Rends-nous ce petit être.
Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître? —
Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas;
Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats;
Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre;
Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit;
Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
Un ange souriant portait la gerbe d’âmes.
Mars 1854.

Victor Hugo, Les Contemplations

2 commentaires sur “Mors”

  1. Elisa

    dit :

    Ce poème est juste sublime, je doit dire qu’après l’avoir longuement étudier vers par vers pour un devoir je ne peu toujours pas m’en passer. Ce doit être mon poème favoris des contemplations, avec toutes ses figures antithétiques, il est la définition même de cette figure de style contradictoire. Très belle découverte que mon coeur de jeune lycéenne de seconde ne pourrait se lasser.

  2. Lou

    dit :

    Ce poème est absolument magnifique ! L’allégorie est sublimement utilisée ici, l’émotion est forte, le poème rythmé, du Hugo dans toute sa splendeur ! Même à 14 ans, il est tout à fait possible d’apprécier un chef-d’oeuvre de cette envergure.

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