À Celles qui sont parties

Antoine Livic

Dans le vent de Décembre un train de vieilles folles
Geignantes et angoissées, prend son dernier départ
Dentelles décaties, soies fripées et brocart
Maquillages défraichis, peaux ridées sèches ou molles

Elles soupirent soucieuses, s’inquiétant du retard
Les impatientes s’envolent dès la première bourrasque
Les plus agiles se lancent dans une valse fantasque
« En route, l’hiver nous presse« , crie l’Automne, vieux routard

« Ah vous me faites peine, à gémir de la sorte
Du soleil de Juillet, vous supportiez les feux
Puis Octobre a éteint et terni vos cheveux.
Vous avez trop vécu, souffrez et soyez fortes
« 

L’arbre leur dit adieu et se met en grand deuil,
Tendant ses doigts au ciel, tordant ses branches nues
Il pleure les absentes, ses filles disparues
Sa ramure de l’été qui était son orgueil

Sous le fouet de la bise, meneur qui les escorte
En troupes débandées, elles s’en vont vers l’exil
Dans la pluie verglacée, la neige et le grésil
Certaines osent un envol, tourbillon ou cohorte

Avant de retomber, confuses dans un labour
Et là restent immobiles, en écoutant la terre
Qui leur dit à l’oreille, « Du temps je suis le suaire
Où les êtres et les choses, s’évanouissent un jour
« 

Les jeunes rêvent de la mer, voulant ces innocentes
Descendre la rivière, ses méandres et son cours
Croyant qu’au printemps, elles seront de retour
Promesse d’alizé, naïves adolescentes

Ingénues ou hardies, elles se donnent au ruisseau
Dans son lit accueillant, elles frissonnent légères
Un souffle et une risée, ces voiles bien éphémères
Chavirent dans le courant qui devient leur bourreau

L’eau sale et brunâtre charrie les feuilles mortes
Les bois noirs, les noyés, l’amoureuse délaissée
C’est Ophélia qui passe, éternelle fleur fanée
Dérivant sur le fleuve, c’est le temps qui l’emporte.

Antoine Livic, Chants d’écume suivi de Fleurs fanées, 2017

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4 commentaires sur “À Celles qui sont parties”

  1. FARIDA ABDALLAH

    dit :

    Votre poème me calme, il me fait rever.

  2. baroco

    dit :

    Pour Malga et Mila : commentaire de l’auteur
    Chères lectrices et lecteurs, je vous donne dans mon recueil « Chants d’écumes suivi de Fleurs fanées » un passeport pour le rêve et le voyage et je vous dis comme Supervielle,
    « Je ne vais pas toujours seul au fond de moi-même
    Et j’entraîne avec moi plus d’un être vivant
    Ceux qui seront entrés dans mes froides cavernes
    Sont ils sûrs d’en sortir même pour un moment
    J’entasse dans ma nuit, comme un vaisseau qui sombre,
    Pêle-mêle, les passagers et les marins,
    Et j’éteins la lumière aux yeux, dans les cabines,
    Je me fais des amis des grande profondeurs ».

  3. mila

    dit :

    Vive les antho de Français ca fait decouvrir des poetes 🙂

  4. Malga

    dit :

    A lire, à sourire, et ça fait un bien fou. Je cherchais un poème sur l’hiver et je suis « tombée » ou peut être glissée sur le votre… J’ai tout aimé, les métaphores, les sous entendus; comme les feuilles, je me sens fripée, mais là au moins je me suis amusée.

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