L’Azur

Stéphane Mallarmé

De l’éternel azur la sereine ironie
Accable, belle indolemment comme les fleurs,
Le poëte impuissant qui maudit son génie
À travers un désert stérile de Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
Avec l’intensité d’un remords atterrant,
Mon âme vide. Où fuir? Et quelle nuit hagarde
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?

Brouillards, montez! Versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Qui noiera le marais livide des automnes
Et bâtissez un grand plafond silencieux!

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t’en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor! que sans répit les tristes cheminées
Fument, et que de suie une errante prison
Éteigne dans l’horreur de ses noires traînées
Le soleil se mourant jaunâtre à l’horizon!

– Le Ciel est mort. – Vers toi, j’accours! donne, ô matière,
L’oubli de l’Idéal cruel et du Péché
À ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Car j’y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur,
N’a plus l’art d’attifer la sanglotante idée,
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur…

En vain! l’Azur triomphe, et je l’entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angelus!

Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu’un glaive sûr;
Où fuir dans la révolte inutile et perverse?
Je suis hanté. L’Azur! l’Azur! l’Azur! l’Azur!

Stéphane Mallarmé, Vers et Prose, 1893

6 commentaires sur “L’Azur”

  1. Imane Acyf Mem’s

    dit :

    Oui Cecile je pense aussi à cette hypothèse.

  2. Imane Acyf Mem’s

    dit :

    Je pense que l’Azur de Mallarmé s’inscrit dans le spleen de Baudelaire. On voit dans ce poème le dépassement de la nostalgie romantique, c’est la qualification même de l’existence qui s’adultère et, blessé par le mystère de son étrangeté et la pluralité de son absurdité, se transmue en sentiment général de l’absurdité de la vie et l’angoisse littéraire. C’est refuser de croire au sens profond de l’existence, tout en choisissant une éthique de l’épuisement et de la légèreté sans avoir aucune stratégie à long terme.

  3. _Arthur

    dit :

    Sxrii: Le poête se sent harcelé par le bleu du ciel, qui le moque même au-delà des nuages.

  4. Anne-Marie

    dit :

    J’y vois le poëte comme un prophète muet. Il perçoit l’Azur mais ne pouvant le traduire, préfère un rideau de plus en plus épais pour pouvoir l’oublier; l’horreur vient de ce qu’il sait être le porte-parole de l’Azur, mais qu’il ne le peut.

  5. cecile

    dit :

    je pense que ce poème n’est pas seulement un témoignage de la nature, il pourrait être inscrit dans la mort et la vie. Deux thèmes ici sont opposés, l’un est la vie grâce à certains vers faisant allusion à la vie ainsi qu’ à la renaissance cependant le vocable mort ou encore agonie est répété plusieurs fois ce qui produit un effet d’insistance

  6. Sxrii

    dit :

    Bonjour,
    Je voudrais savoir quelle est la problématique de ce poème.
    Cordialement.

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